dimanche 24 juin 2012

• Voir son visage sans l’aide d’un miroir - Ramesh Balsekar


Ayant expliqué comment une compréhension véritable survient seulement après que l’ignorance — sous la forme d’une connaissance conceptuelle,  soit abandonnée, Ashtavakra se met maintenant à décrire l’état de celui qui vraiment connaît la Vérité :

«  Seul celui qui est satisfait, dont les sens sont détachés de leurs objets et qui se délecte de son unité avec l’univers, peut être considéré devenu un jnani et un yogi ».  (157)

« Oh, Celui qui connaît la Vérité ne fait jamais l’expérience de la misère dans ce monde car le monde entier est empli de lui-même. » (158)

« Les objets des sens n’ont plus aucun attrait pour celui qui demeure dans le Soi, tout comme les feuilles amères du nîm ne peuvent satisfaire l’éléphant capable de se délecter des feuilles du sallaki. » (159)

« Rare au monde est celui sur lequel les expériences ne laissent aucune trace, et qui ne rêve de jouissances encore à venir. » (160)

« Il est possible de trouver en ce monde ceux qui courent après les gratifications sensuelles comme ceux qui rêvent d’illumination. Mais rare en fait est la grande âme qui ne se soucie ni de jouissance matérielle ni d’illumination spirituelle. » (161)

« L’homme sage ne souhaite pas plus la dissolution de l’univers qu’il ne s’intéresse à sa persistance. Le bienheureux vit parfaitement satisfait de tout ce qui se présente dans la vie. » (163)

Ce que dit Ashtavakra semble assez simple, mais renferme une signification bien plus profonde qui peut échapper à une écoute hâtive et superficielle. Le sage dit : « Seul celui qui est satisfait, dont les sens sont détachés de leurs objets, et qui se délecte de son unité avec l’univers, peut être considéré comme devenu un jnani ou un yogi. » Il y a là un risque évident de confusion entre cause et effet s’il n’est pas accordé une pleine attention à ce verset. L’impression générale — et l’enseignement en général — est que pour « réaliser » l’illumination, « on » doit être satisfait, détaché et apprécier la solitude. Ce que le sage est en train de dire, c’est que la satisfaction, le détachement, et l’abandon au soi sont le résultat ou les conséquences de la survenue de l’illumination. La solitude n’entraîne pas l’illumination. Quand l’illumination survient, il se produit une méditation en laquelle il n’est pas de méditant individuel. L’abandon au soi survient de même, dans le sens où il n’est ressenti nul besoin de compagnie. Il faut bien comprendre qu’habiter le soi ne signifie pas que la compagnie devient inacceptable. Ce que cela signifie, c’est que si le jnani est en compagnie, il participe à tout ce qui  se passe, sans aucune implication, assistant en simple témoin à ce qui se produit. Quand il n’y a rien à voir, les sens ne courent pas après leurs objets. L’esprit se tourne en dedans et la méditation s’installe. C’est l’état que Ramana Maharshi appelle l’état naturel (sahaja shiti). La Conscience prédomine, mais la réponse aux sens, à l’ouïe, à l’odorat, etc. est extrêmement passive. Cet état de non-témoin (quand il n’est rien à observer) et l’état de témoin ‘se porte sur les choses’) (quand quelque chose se passe) alternent dans le cas du jnani de manière très souple en fonction des besoins du moment. C’est comme changer de vitesse en voiture sans y prêter attention en fonction des nécessités de la circulation.
Ce que cela signifie réellement est qu’il n’est pas nécessaire de se retirer au cœur d’une forêt pour obtenir l’illumination. Vous pouvez être dans votre environnement normal, suivre le cours naturel de votre vie et pourtant voir advenir l’illumination, s’il y a une vraie compréhension. La compréhension est que chaque être humain individuel, en tant que part de la totalité de la manifestation, est simplement l’expression objective du sujet non manifesté. Comme tel, il ne lui est jamais possible d’avoir une volition individuelle pour décider et agir en tant qu’agissant séparé. L’illumination ne survient pas parce que vous avez abandonné femme, famille et richesse. Il se passe que, au travers d’une véritable compréhension, l’illumination se produit, l’attachement à ces objets disparaîtra. Les objets ne sont pas un obstacle, seul l’attachement aux objets fait obstacle. L’attachement aux objets des sens ne cesse qu’avec la conviction que toute la manifestation et son fonctionnement sont un théâtre de rêve. Jusqu’à ce qu’une telle conviction s’installe, il est vain d’essayer d’abandonner quoi que ce soit. Quand une telle conviction surviendra-t-elle ? Seulement lorsque les objets des sens ayant été complètement satisfaits, il est réalisé combien une telle satisfaction est creuse et illusoire. La suppression délibérée des désirs est vaine car c’est nécessairement le « moi » qui « décide » de les abandonner. Quand la conscience de l’illusion du « moi » est elle-même réalisée, toute la perspective et toute l’attitude s’en trouvent alors changées.
Ce dont le jnani se délecte, ce n’est pas de sa solitude, mais de l’unicité de l’univers. Solitude signifie isolement. L’unicité est ressentie même dans une foule lorsqu’il n’y a pas la séparation du « moi » et de « l’autre ». En fait, il n’est réellement pas question d’isolement ou de solitude, parce qu’il n’est véritablement pas « quelqu’un » pour se sentir isolé ou seul. « Moi » comme « l’autre » sont seulement un concept. Personne ne voit ou n’entend. Il n’est que voir et entendre. Le voir et le vu, l’entendre et l’entendu n’ont rien de personnel en soi. Les deux sont la Conscience impersonnelle. La compréhension de ce seul fait entraîne la compréhension de l’unicité de l’univers, qui est impersonnalité même. L’illumination signifie le retrait de la personne illusoire dans l’impersonnel.
Dans ces versets, le sage dit que ce qui caractérise l’« homme sage », l’«  être rare », la « grande âme », est le fait qu’il vit dans ce monde comme s’il n’y était pas. En d’autres mots, il vit dans ce monde comme s’il jouait un rôle dans un théâtre de rêve. Les objets des sens ne l’attirent plus. Les expériences ne laissent aucune trace en lui. Il ne court pas plus après le plaisir des sens qu’il ne rêve d’un éveil spirituel. Il est indifférent aux motivations variées de la vie — dharma, artha, kama, moksha. En fait il n’est même pas concerné par le fait de vivre ou de mourir.
Que signifie tout cela ? Cela signifie tout simplement qu’il n’y a pas de  « moi » individuel du tout. D’où les mots « demeurer en le Soi » et « unicité de l’univers ». Cela signifie que le sage, l’être en qui s’est produit l’éveil, pense et vit verticalement dans un monde de karma qui se déplace horizontalement. Le mouvement horizontal est l’écoulement du temps, dans lequel chaque action devient une cause suivie d’une réaction ou d’un effet. Pour le sage, l’esprit divisé de la personne individuelle s’est guéri dans la globalité de l’impersonnel. Aucune expérience, aucun évènement ne se trouve enregistré en une quelconque réaction individuelle particulière, et ce type d’inaction du sage n’est évidemment pas compréhensible pour le commun des mortels. Le commun des mortels est lié au karma — action/réaction, cause/effet — alors que le sage en qui s’est produit l’éveil est libre de réaction particulière. En fait, c’est la vision verticale (l’impersonnelle observation de toutes choses) du sage qui est la conséquence de la compréhension véritable, la libération des liens du karma. Vision et vécu vertical de cet ordre ne peuvent être pratiqués comme une méthode. Seuls les individus identifiés éprouvent de l’intérêt pour une méthode à pratiquer en vue d’atteindre un certain objectif. Tout ce qui est nécessaire, c’est une compréhension en tant que telle, dépourvue de la présence d’un « comprenant » individuel.
Quand il est clair que tout ce qui est, est Conscience, l’univers et tout ce qu’il contient, y compris les êtres humains, perd toute importance. C’est en relation avec ce fait que le sage dit que « la sagesse ne souhaite pas plus la dissolution qu’elle n’éprouve d’intérêt pour la persistance. » La vie et la mort sont pour lui des termes dénués de sens. Tant que la vie continue, et que l’organisme corps-mental fonctionne, il vit parfaitement satisfait de jour en jour, dans l’accueil de tout ce qui se présente en l’instant.
Ashtavakra poursuit :

«Le corollaire de cette compréhension suprême est que le sage, l’esprit fragmenté rétabli dans son unité, vit dans une bienheureuse satisfaction, jouissant de la vue, de l’ouie, du toucher, de l’odorat et du goût » (164)

« Il n’a ni attachement ni aversion pour les objets de ce monde et par conséquent il n’est pas ballotté dans l’océan du samsara. Son esprit est vacant, ses actions sont dénuées de motivation personnelle, et ses sens ne sont pas attirés par leurs objets. » (165)

« Le sage ni ne se tient éveillé ni ne dort, ses yeux ne sont ni ouverts ni fermés. L’être libéré jouit de cet état en toutes circonstances. » (166)

« Le libéré se trouve toujours établi dans le Soi. De cœur pur, il vit libre de tout conditionnement en toutes circonstances. » (167)

« Voyant, entendant, touchant, sentant, goûtant, acceptant, parlant, marchant, la grande âme, libre de tout effort ou non-effort, est réellement émancipée. » (168)

« L’être libéré ne connaît ni l’injure ni la louange. Il ne se réjouit ni ne s’irrite. Il ne donne ni ne reçoit. Il est libre d’attachement pour quelque objet que ce soit. » (169)

« La vue d’une femme voluptueuse ou celle de la mort qui approche laisse celui à la grande âme, établie dans le Soi, également serein. Il est réellement libéré. » (170)

« L’homme stable qui voit l'égal en tout ne fait pas de différence entre bonheur et malheur, homme et femme, prospérité et adversité. » (171)

« Chez le sage dont l’attachement à la vie du monde s’est éteint, tu ne trouveras ni compassion ni violence, ni humilité ni insolence, ni émerveillement ni excitation. »  (172)

« L’être libéré n’a pas plus d’aversion pour les objets des sens qu’il ne les convoite. Il jouit de ce qui se présente, avec un esprit parfaitement détaché. » (173)

« Demeurant toujours dans le Soi, le sage à l’esprit vacant n’élabore aucun concept sur les contraires tel juste et faux, bien et mal. » (174)

« Dépourvu à la fois du sentiment « moi » et « mien », sachant avec une ferme conviction qu’en réalité rien n’existe, ayant ses désirs intérieurs  au repos, l’homme de compréhension n’agit pas, même si les apparences semblent indiquer qu’il le fait. » (175)

« C’est un état indescriptible celui qui vient à l’homme de compréhension dont l’esprit s’est dissous, en qui la conceptualisation a cessé, et qui est totalement libre d’illusion, de rêve et d’abattement. » (176)

Le sage communique magnifiquement la transformation qui s’est opérée. Comme Jnaneshwar le dit deux mille ans plus tard : l’esprit divisé est rétabli dans sa totalité quand vous pouvez voir votre visage sans l’aide d’un miroir. Un sage chinois, le Sixième Patriarche Hui-neng révéla ainsi la Vérité à son persécuteur, « Quand tu ne penses pas « bien » et que tu ne penses pas « pas-bien », quel est ton vrai Soi (visage originel) ? » Tout ce qui était estimé acceptable ou inacceptable, agréable ou désagréable, meilleur ou pire était un jugement édicté par l’esprit divisé du concept-moi. Chaque fois qu’un tel jugement était éliminé, le concept-moi était absent, et ce qui subsistait est l’esprit-entier, le visage originel.
La compréhension suprême se produit avec la réalisation qu’il n’y a rien à chercher. En effet quand vous Le cherchez, Cela disparaît, et quand vous cessez de Le chercher, vous ne pouvez Lui échapper. Le sage vit heureux et satisfait, il voit, entend, touche, sent et goûte avec la pleine compréhension que Cela est le non-manifesté de ce qu’il voit, entend, touche, sent et goûte. Toute expérience sensorielle et conceptuelle est une illusion. Ceci est le dedans du dehors dont nous sommes entourés de tous côtés, ce dedans qui est le Royaume de Dieu, la pure Conscience, le non-manifesté duquel tout se manifeste mais non en tant que choses séparées.
L’homme sage est totalement conscient de l’identité entre samsara et nirvana. Dans l’esprit holistique de l’homme sage, le samsara est vu comme nirvana dans une expression objective, alors qu’en même temps, il sait que tous deux sont des concepts et en tant que tels ni l’un, ni l’autre n’existent. L’homme ordinaire sépare les deux puis tente de voir le nirvana à travers l’esprit divisé du samsara, et en conséquence se trouve « ballotté dans l’océan du samsara ». L’homme sage est conscient de ne plus être un objet se prenant à tort pour le sujet d’autres objets, parce qu’il s’est désidentifié (plus exactement il s’est produit une désidentification) du rôle de sujet séparé. Dans une telle désidentification l’homme sage ne fait qu’être témoin de ce qui arrive sans aucune implication personnelle. Et quand rien ne se présente au témoin il y a cet état de non-témoin.
Le mode de vie de l’éveillé ou de l’homme sage qu’Ashtavakra a décrit pourrait être qualifié de vie libre ou de vie heureuse ou nouménale. Son fondement est la claire compréhension que le soi-disant individu, en tant que simple instrument, ne peut tout simplement pas vivre selon son bon plaisir ou ses quatre volontés. En fait, il ne vit pas « sa » vie mais est vécu par la vie. Il est vécu comme un personnage de rêve dans ce théâtre de rêve. Ni le personnage apparaissant dans un rêve personnel ni un personnage dans ce monde vivant ne peuvent exister en tant qu’entités personnelles séparées. Tous deux sont des marionnettes qui ne font que réagir aux sollicitations extérieures, évènements sur lesquels ils n’ont pas de contrôle. Une acceptation inconditionnelle de ce fait signifie vivre dans la liberté. Il n’est alors pas de restriction du fait d’une volonté personnelle et de son exercice (arrêter des choix). Vivant ainsi il n’est ni passé ni futur, ni attraction ni rejet, ni sommeil ni veille car tout cela se résume à des conditions conceptuelles fondées sur le temps alors que l’être éveillé vit toujours dans l’instant.
 Dans ce vivre libre (ce vivre nouménal) il n’est nullement question de s’attacher à quoi que ce soit. Quoi que ce soit qui se présente tout est accepté inconditionnellement (toutes les réactions étant complètement spontanées, sans aucune implication personnelle). Ce qui n’arrive pas n’est ni regretté ni convoité. Quoi que ce soit qui survienne le témoin l’observe simplement. N’est-ce pas là une vraie liberté, une libération des exigences de la volition ? L’asservissement à la volition est ressenti chaque fois qu’il y a l’impression de ne pas vouloir faire un choix, le souhait que l’on n’ait pas une décision à prendre. La liberté, c’est le soulagement des anxiétés liées aux conséquences des choix ou des décisions. Une totale liberté de cet ordre résulte d’une acceptation sans équivoque du : « Non pas ma volonté mais la Tienne, Seigneur », fondement de tous les enseignements de tous les Maîtres de toutes les écoles de libération. L’acceptation n’est pas totale si le « moi » continue à faire des efforts délibérés, personnels, pour « réaliser » quoi que ce soit, serait-ce l’illumination. L’acceptation est vraiment totale lorsque toutes les actions se produisant à travers les organismes corps-mental (y compris le sien) sont acceptées comme le fonctionnement de la Totalité, l’expression de « Ta volonté ».
La vie actuelle d’un sage, en raison de son naturel même, de son apparence ordinaire, passe souvent inaperçue en dépit du fait qu’il gère habituellement affaires de la vie courante et problèmes pratiques avec une extraordinaire souplesse. Il est une sorte d’élégance non consciente d’elle-même, un talent naturel.
Ashtavakra dit que l’esprit, le comportement (le regard) de l’homme sage, de l’homme de compréhension, est « vacant ». Ce qu’il entend par là, c’est qu’il paraît vide à l’homme ordinaire dont le propre regard (comportement) est toujours coloré par un jugement sur tout ce qu’il perçoit, beau ou laid, bien ou mal, etc. L’homme de compréhension par contre perçoit tout comme son reflet propre, comme l’expression objective du noumène subjectif. 

Extrait inédit du livre "Le Duo de l'Un", de Ramesh Balsekar, à paraître aux Édition Aluna.

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Voici un message de Jean-Pierre Chometon, fondateur des Éditions Aluna : 


Chers amies et amis,

L’imprévu est certain d’arriver,
alors que ce qui est attendu pourrait ne jamais survenir.

                                                  Sri Nisargadatta Maharaj


    Aluna éditions se tranforme en société pour devenir un véritable éditeur indépendant.


Aluna Éditions, née d’une rencontre entre amis, a « reçu » son nom du vocabulaire Kogi.
C’est dans Aluna, monde de l’esprit, que se trouveraient les principes de vie et les potentiels, dont les formes physiques seraient de simples reflets.
Aluna est à la fois souffle de vie, mémoire, potentiels et intention.
Les Kogis se disent les « grands frères » et veillent sur l’équilibre du monde.



Créée en 2010, Aluna Éditions a déjà publié dans sa Collection Advaïta, un ouvrage de Wayne Liquorman. Une oeuvre de son maître, Ramesh Balsekar, est en cours d’édition. Une troisième publication est prévue : un recueil de portraits en noir et blanc de sages contemporains.


Aluna Éditions souhaite maintenant développer d’autres collections, ouvertes non seulement à la spiritualité – plus spécialement à la non dualité – mais aussi aux traditions et arts d’Orient et d’Occident, à la découverte des peuples et des cultures.


Ces textes accompagneront le lecteur dans son questionnement et son cheminement vers la connaissance de soi, des autres, et du monde qui l’entoure.

Notre objectif est de constituer une société pour laquelle nous recherchons des investisseurs, mais également de constituer une équipe structurée (responsable de collection, une équipe pour sélectionner les ouvrages, une équipe de traducteurs, un ou plusieurs graphistes...).



Si vous êtes intéressé pour participer à cette aventure, je vous prie de me contacter pour vous donner des informations sur ce projet.

Je vous  remercie du fonds du cœur pour le soutien que vous pourriez apporter à ce projet.


Jean-Pierre Chometon
06.79.23.39.12   

mercredi 13 juin 2012

• La gratitude du silence - Christine Townend


Partageant son temps entre l’Inde et l’Australie, son pays natal, Christine Townend rencontre Vimala Thakar qu’elle considère alors comme le « Maître Caché ». Sa première rencontre, avec Vimalaji, déclenche son éveil qu’elle apprendra à laisser se déployer, à partir du « Silence », pour devenir, au-delà de tout effort, de plus en plus « naturel ».

La nuit commençait à tomber et j’ai regagné ma chambre d’hôtel. Les gens rentraient chez eux. […]

Si la création impliquait l’invention de bêtes meurtrières, rapaces, démoniaques telles que les humains, elle n’avait guère de raison d’être. La belle philosophie des Upanishads semblait incapable de répondre à cette question absolument fondamentale. Du fait de mon amertume, ces textes n’avaient plus pour moi aucun sens. Tout ce que j’avais accepté jusqu’ici me paraissait à présent trop élevé, trop distant, trop abstrait, pour être applicable aux problèmes urgents de la vie.

Je me suis assise sur le lit. J’ai fermé la porte et la fenêtre pour m’isoler des bruits de la rue, et je me suis enveloppée dans une couverture. Qui suis-je pour prétendre savoir quoi que ce soit ? Je ne sais rien et ne saurai jamais rien. Je me suis mise à pleurer, écrasée par le poids de mon propre néant.

Alors, de l’extérieur, d’une source extérieure, quelque chose sembla s’abattre sur moi, une épée, peut-être. Aussitôt, j’ai senti que je me transformais en une colonne de feu, et alors j’ai pu voir que j’étais Dieu. En moi résidaient toute la puissance, toute la splendeur, toutes les réponses, toutes les victoires, tout l’amour et toute la félicité. J’étais la Source de l’être, de l’existence. L’univers entier émanait de Moi, néant universel sans limite. Ses erreurs, sa cruauté, ses bévues, ses destructions, n’étaient que des rayures superficielles sur l’immensité immobile de l’éternité. Je descendais et tous se réjouissaient parce qu’un être avait revêtu le matériau grossier de l’univers et décidé de le faire vivre. Il allait devoir consacrer toute sa pensée, toute son attention, tous ses moments, tout son amour, toute sa volonté, afin de le faire croître. Lui donner vie n’avait pas seulement pour but de permettre à cet être de se connaître lui-même, mais de transformer et d’élever la matière même dont il était fait.

Je suis restée longtemps ainsi. Je me demandais si j’étais devenue folle, si j’avais des hallucinations. C’était peut-être une crise de démence. Peut-être que la chaleur m’avait perturbée. Et cependant, du fait de cette transformation temporaire mais totale de mon être, de toute ma nature, de tout mon mental et de toutes mes émotions, je ne pouvais pas attribuer ce phénomène à un stimulus extérieur de cellules cérébrales détraquées.

Après un long moment, des heures peut-être, quand j’ai repris contact avec le monde ordinaire, j’ai marché dans les rues. On aurait dit que j’étais scindée en deux : ce corps appelé Christine accroupi avec vénération devant la formidable splendeur du Soi. J’avais l’impression que tout le monde me regardait, parce que j’étais en train de brûler. J’avais un tel rayonnement que je ne pouvais pas me dissimuler. Peut-être que ma folie transparaissait déjà, dans des yeux hagards, des mouvements étranges, même si je sentais que mon corps se mouvait avec aisance et naturel, d’une manière qui ne devait pas attirer les regards.

Au bord de la route il y avait un homme qui vendait des petites statuettes en stéatite. Parmi les sujets exposés se trouvait une représentation phallique de Shiva, l’aspect créateur et destructeur de la divinité. Mais je fus surtout intriguée par le véhicule de Shiva, un petit taureau agenouillé devant lui. Cet animal accroupi, en adoration devant quelque chose de tellement immense qu’on ne pouvait le représenter que par un symbole, semblait expliquer très exactement ma propre expérience : la personnalité de Christine était semblable à ce taureau agenouillé devant la flamme de l’être infini.

En voyant cette statuette, j’ai su immédiatement que je n’étais pas en proie à la folie et au délire, mais que voici bien longtemps un autre rishi, un autre sage, avait formulé cette expérience universelle dans une œuvre d’art. J’ai acheté ce petit objet pour un prix exorbitant, parce que j’étais submergée de gratitude à l’idée que ce pauvre homme avait dû passer toute sa vie ici à vendre des statuettes uniquement pour que je puisse passer par là et savoir que je n’étais pas folle !

De retour dans ma chambre, j’ai lu la Mundakopanishad :

Il est à l’intérieur de notre propre cœur. Il a établi

Sa résidence dans le corps physique des hommes

Et gouverne à la fois le corps et la vie, Lui qui

Anime l’univers entier et toutes ses splendeurs.

Les esprits sereins méditent sur Lui et réalisent

Sa forme immortelle de joie absolue.

Une fois encore je fus submergée par la gratitude en songeant que la connaissance de l’Inde était ainsi à la disposition de tous et déclarait que je n’étais pas victime d’hallucinations. Et j’ai su alors que quoi que je puisse donner à l’Inde, ce ne serait jamais assez parce que j’avais reçu quelque chose d’une valeur inestimable. Et enfin, j’ai su que le Silence de Vimalaji avait été projeté en moi, pour que je puisse connaître et comprendre ce Silence dans lequel elle vivait, ce Silence qui était la réalité de la vie.

Christine Townend

[extrait de "Le Maître Caché, du moi au Soi" avec Vimalaji (Editions le Lotus d’Or)]


 Quelques extraits du livre, vu sur le blog Rainbow22 :

"J'ai commencé à comprendre que la réalisation n'est pas une manne mystérieuse tombant du ciel sur quelques privilégiés, mais une composante du processus évolutif humain. Un nombre sans cesse croissant le vivront au cours du nouveau millénaire."


"Il y a trois étapes. Premièrement, vous observez, vous vous observez. En fait c'est l'esprit qui observe l'esprit. Ensuite cette observation, cette observation de soi, fera place à un état de non action de l'égo. Les pensées disparaîtront et vous entrerez dans le Silence. Dans l'état de Silence, de nombreuses Energies sont activées. L'Energie vitale sera perçue. C'est un processus progressif, comme le vieillissement, et la différence entre ces étapes n'est pas très prononcée".

"Si vous faites du silence, cette relaxation intérieure inconditionnelle, votre demeure, et si la conscience est là dans le vide et réagit toutes les fois que c'est nécessaire sans se créer de nouveaux attachements, de nouvelles chaînes, alors il ne reste rien qui puisse renaître. C'est pourquoi, dit-on, la personne qui vit dans l'état de méditation met un terme au cycle de la naissance et de la mort."


"L'âme, la psyché, la conscience, pouvait soit s'identifier au mouvement des pensées, à l'animation de la vie matérielle - être attirée vers ce monde coloré des phénomènes, soit "s'éveiller", se connaître telle qu'elle était, un pur champ magnétique réflecteur de la forme. J'ai vu que j'étais cette Âme et non pas Christine"


"Je savais que cette Energie était omniprésente, éternelle, et infinie. C'était un Amour indivis".

"Le contenu de la mémoire ne peut pas être changé".

"Existe-t-il une autre solution ? Oui, il y en a une. C'est de permettre au contenu tout entier, le système sensoriel, le système verbal - au flux tout entier, de se détendre complètement, et d'entrer dans la non-action. On ne lui demande pas de changer. On ne lui demande pas d'acquérir quoi que ce soit." 


"J'explore un autre mode de vie où il n'y aura aucun désir de s'échapper, où la vie sera affronté comme elle se présente, sans rien rejeter, sans fuir quoi que ce soit. Vous n'êtes pas là pour changer la vie, vous vous contentez de percevoir".


"Jour après jour, vous voyez la répétition de certaines pensées, de certains désirs". 


"La répétition mécanique n' a pas le caractère radieux, chaleureux de la vie. Le contenu a été vu et de ce fait ses mouvements sont suspendus. Tout a été vu, vous n'intervenez pas, vous ne touchez à rien. De ce fait, il y a cessation, discontinuité, et un merveilleux silence apparaît. C'est un merveilleux état de silence. C'est l'état de votre complétude"


vendredi 8 juin 2012

• Contempler sa propre essence pure - Rûmi


Tourne ton visage vers ton propre visage.
Il n’y a personne que toi-même.


≈≈≈≈≈≈≈


Je viens de cette âme
qui est à l'origine de toutes les âmes.

Je suis de cette ville
qui est la ville de ceux qui sont sans ville.

Le chemin de cette ville n'a pas de fin.

Va, perds tout ce que tu as,
c'est cela qui est le tout.


≈≈≈≈≈≈≈


Purifie-toi des attributs du moi,
afin de pouvoir contempler ta propre essence pure.
Contemple dans ton propre coeur toutes les sciences des prophètes,
Sans livres, sans professeurs, sans maitres.

Rûmi

mardi 29 mai 2012

• Le rien qui est la source de tout - Lisa Kathleen


Maintenant, il est su qu'il n'y a pas de chemin vers la réalisation mais simplement la réalisation elle-même. Et qu'est-ce que c‘est, demanderez-vous ? C’est la vision claire, directe et sans ambigüité, par la connaissance directe intuitive, de ce que nous sommes naturellement. C’est l'intuition irréfutable qu'il n'y a pas un «moi», pas un ego «je» ; qu’à la place ce qui est présent à chaque instant est sans fin, complet, vide spacieux ; le rien qui est la source de tout.

Vu sur le site de Christine, Du Tout et Du Rien.

lundi 30 avril 2012

• Le joyau de silence - Michaël Szyper


L'éveil est la reconnaissance que notre vraie nature est ce qui est toujours là et qui a été toujours là, que l'on dorme, mange, rie, cherche ou meure. Qu'est-ce qui est là en ce moment et qui est toujours là, quel que soit l'état émotionnel ou mental ?


Il est possible de réaliser notre vraie nature maintenant, car nous sommes déjà pleinement l'essence de la vie, la présence dans laquelle tout apparaît. Il n'y a rien à atteindre ou à réaliser. Il s'agit plutôt de se rendre compte que tout est déjà là. Pour cette raison, l'éveil ne dépend d'aucune cause extérieure, grâce ou circonstance. Y-a-t'il une seule vague de l'océan qui ne soit pas déjà remplie d'eau à ras bord ?


L'invitation est de réaliser la Conscience, notre coeur véritable, joyau d'amour, de silence, de joie et de liberté.


S'éveiller veut dire réaliser notre vraie nature.  La vraie nature du soi, de la vie et de la réalité sont une seule et même essence. C'est l'essence intemporelle, bienveillante et omniprésente qui constitue tout ce qui est, qu'on l'appelle «Être, pure conscience, présence vacuité ou amour».


Cette pure conscience est notre véritable identité.  Elle est toujours présente et nous accompagne tout au long de notre vie, que l'on en soit conscient ou non.
Elle est la base de la réalité dans laquelle apparaissent toutes nos perceptions.  Elle est ce que nous sommes au plus intime de nous-même et que nous partageons avec tout ce qui existe : une fleur, une étoile mais aussi une chaise et un radiateur.  Sa réalisation ne rend donc certainement pas « spécial ».  Au contraire, elle ôte cette impression d'être un individu spécial ou séparé au sein de l'univers.


Cette conscience, ce silence ou présence fondamentale de la réalité dépasse par sa simplicité et son évidence, ce que les mots peuvent en dire et ce que la pensée peut concevoir.  C'est pourquoi elle ne correspond exactement à aucune description, y compris celle-ci.
Elle ne peut être découverte que dans le moment présent.
Elle n'est réalisée de manière définitive que lorsqu'elle cesse de s'identifier au moi séparé, et au flux des pensées et des concepts que l'on a sur soi et sur la vie. Elle devient alors un état d'être naturel qui accueille et inclut entièrement la vie et notre humanité. L'individualité peut alors s'épanouir sur sa base authentique la plus profonde.



Visitez le site de Michaël : La simple présence.
Voir aussi cette page sur Éveil Impersonnel.

mercredi 25 avril 2012

• C’est une ouverture à la grâce - Jean Klein

 Jean Klein (1912-1998) apparaît comme une figure majeure, au XXe siècle, de la philosophie de la non dualité, philosophie née en Inde, et connue sous le nom d’advaïta vedânta. 

Jean Klein occupe une place singulière dans le monde de la spiritualité. Il est en effet musicien, violoniste, artiste. 
Nita Klein, sa fille, comédienne, apporte ici son témoignage, issu des notes prises lors de leurs rencontres sur plusieurs années.
Nita Klein nous conduit dans un espace où l’on découvre que le regard de la spiritualité, de la non dualité, peut être d’une étonnante fécondité quand il se pose sur l’art.

Extrait de l'ouvrage publié avec l'accord des Éditions Almora :

La présence de Jean Klein était ainsi, un continuum d’harmonie qui venait de nulle part, n’allant nulle part, une présence ne faisant que poursuivre, tellement là et pourtant toujours mouvante. On ne pouvait se l’approprier, se l’attacher. Quand on était dans ses bras la douceur et la chaleur étaient immenses et pourtant c’était comme si on glissait dans l’eau, comme s’il nous laissait glisser à la rencontre de nous-même ou pour revenir à nous-même ? On aurait pu se sentir abandonné, orphelin, s’il n’y avait eu ce regard ami.
Mais où est-ce que je vais ?
— Il n’y a nulle part où aller, le but est atteint à chaque instant, tu vas où tu es, sois libre. Tu dois comprendre que ton point de départ est ta présence au présent, et celle-ci en est en même temps le point d’arrivée. 

Être ? Une interrogation, que Jean Klein faisait naître et laissait se dissoudre en chacun de nous. Les questions alors en même temps s’éveillaient, quelquefois d’un long et profond sommeil. Ces interrogations, ces questions étaient les mêmes, qu’il s’agisse de l’art en soi ou de l’art de vivre, la quête était la même, le chemin serait le même : que faire avec le temps, comment composer une nature morte, que faire de ce corps, comment équilibrer la lumière et l’ombre sur la toile, que faire de vivre, comment regarder un arbre, ordonner les mots sur la page blanche, et la mort ; comment laisser l’autre ou le personnage de théâtre être par lui-même, libre de toute conception, comment élever son enfant, qu’est-ce que l’espace pour un danseur, qu’est-ce que l’action, comment l’espace va-t-il jouer avec la couleur, qu’est-ce que le mouvement de la vie, comment unir le mobile et l’immobile, qu’est-ce que la pensée ?


Questionner… Observer… 
« Nous sommes réunis aujourd’hui pour voir ensemble comment rendre plus vivante, plus actuelle, la compréhension de ce vous-même, de cette paix infinie qui ne vous a jamais quittés mais qui reste voilée par tous vos conditionnements. 

Il me paraît utile de faire connaissance avec ce qui est à la base de notre existence quotidienne, c’est-à-dire notre corps, nos sensations, nos sentiments, nos pensées. La connaissance de soi, de ce qui compose notre personnalité demande une attention ouverte, alerte, sans intention, qui permette à la perception de se dévoiler, de s’exprimer pleinement, de s’harmoniser. Nous savons que notre personne n’a pas d’existence réelle, elle dépend toujours de la conscience pour être connue. Celle-ci, au contraire, n’a pas besoin d’intermédiaire, elle se sait elle-même par elle-même et toute la création en est une émanation, une expression.

Certaines zones de notre structure sont purement énergétiques, d’autres au contraire sont fermées. Vous constatez, tout d’abord, dans diverses régions une qualité, une grande sensibilité, une sorte de vibration, dans d’autres zones, par contre, vous avez l’impression de quelque chose de concret, de solide, de sombre. Partez des régions particulièrement sensibles, soyez très attentif et vous sentirez des vibrations envahir les parties encore récalcitrantes. En commandant alors quelques mouvements à votre corps subtil, les membres physiques suivront d’eux-mêmes, sans que vous interveniez le moins du monde et toute votre structure sera intégrée dans la pose. Cela se traduit au début par des picotements, ensuite, plus en profondeur, vous remarquerez une qualité vibratoire d’une nature élastique, pourrait-on dire. 

Cette approche permet déjà de nous dégager peu à peu des noeuds qui étaient formés. 

Vous êtes le connaisseur. Cela commence par une perception. Regardez-la seulement, ne la nommez pas, faites-y face directement. C’est possible quand votre attention est sans tension, sans but ni recherche de résultat. Si vous éprouvez lucidement, pleinement la sensation, il ne reste pas de place pour la fixation d’un moi. N’ayant plus de complice, la perception se dissout dans votre présence. 

Regardez votre fonctionnement dès que vous êtes confronté à un problème. Vous vous apercevrez que vous ne lui donnez pas la possibilité de s’exposer, de se dévoiler entièrement ; vous jugez, comparez, interprétez, cherchant instinctivement à vous trouver en sécurité devant la difficulté. Voyez-le ; dans cette attitude, vous ne pouvez faire un avec elle, vous restez obnubilé par vos réactions, vos résistances. Si vous savez rester dans la perception directe, telle qu’elle s’est présentée à vous, elle se réfère à votre totalité, non à l’image que vous avez créée ; elle se démasque, apporte sa solution et l’action juste. 

Observez votre façon de procéder dans la vie de tous les jours, démontez au fur et à mesure ce mécanisme qui vous fixe. Votre esprit veut choisir entre l’agréable et le désagréable, le beau et le laid, car tant que vous vous situerez comme une entité particulière, votre vision sera fragmentaire, inexacte. En vivant dans une fraction, vous avez un point de vue fractionnel. Faites connaissance avec vous-même, c’est essentiel si vous voulez vivre harmonieusement et surtout ne vous laissez pas emprisonner dans le personnage que votre environnement a inventé de toutes pièces.  

Tant que vous croyez être une personne, votre entourage garde cette qualification pour vous. Un objet ne peut voir que des objets. Sur le plan de l’individu, vous voulez constamment vous sécuriser, être aimé, reconnu. Lorsque vous aurez détecté que ce ramassis d’expériences, d’informations est le produit de la mémoire, ce besoin vous quittera et vous vous trouverez naturellement dans un espace non meublé, sans représentations. Vous êtes à ce moment-là dans une immensité, une vastitude sans schéma, vous êtes un avec l’autre ; présence d’amour dans laquelle les personnalités se manifestent. C’est une non-relation qui permet à une véritable relation de s’établir.

Le mythe d’un soi-même est un peu le résultat de notre entourage, c’est la société qui l’a suscité. Vous êtes un individu pour celui qui se prend comme tel. N’adhérez plus à ce fantasme, cela favorisera déjà une prise de conscience. Vous découvrirez un jour avec un immense sourire de soulagement par quelle aberration a pris naissance l’idée chimérique de se croire quelqu’un. Cela n’enlève pas les influences diverses qui ont joué, elles ne disparaissent pas d’un seul coup à ce moment-là, mais une constatation lucide entraîne une vision claire, juste. C’est une ouverture à la grâce. »

=> Lire un autre extrait sur le blog de José le Roy.

mardi 17 avril 2012

• L'expérience directe - Śaṅkara

Ce traité est attribué à Śaṅkara (VIIIe siècle après J.C.), un des plus importants philosophes de l’Inde. Śaṅkara est le véritable fondateur de l’advaita vedānta, doctrine non-dualiste, qui est une relecture du corpus des Upaniṣad indiennes dans une perspective moniste. L’advaita vedānta affirme qu’il n’y a aucune dualité entre l’âme individuelle et l’Absolu (Brahman), que nous sommes tous, ici et maintenant, Brahman. 

Ce texte, relativement court puisque il ne comporte que 144 ślokas, est particulièrement intéressant. D’abord il cherche à répondre à la question « Qui suis-je ? » Ko’ham rendue célèbre au XXe siècle par Ramana Maharshi qui fait de cette question la route directe vers l’éveil. Śaṅkara établit ici par un raisonnement clair que nous ne sommes pas le corps, multiple et changeant, mais l’Absolu, Être-Conscience-Béatitude. En ce sens, ce traité est une introduction à l’advaita vedānta.
Mais le texte se livre aussi à une critique du haṭha-yoga en réinterprétant le yoga dans une perspective non-duelle. Cette relecture réjouissante du yoga sera intéressante pour tout pratiquant en rappelant le but ultime du yoga, l’identité avec l’Absolu. Śaṅkara appelle cette voie conduisant à l’expérience directe : le yoga royal. 


Extrait de l'ouvrage


Le Soi n'est pas le corps
17
ātmā viniṣkalo hy eko deho bahubhir āvṛtaḥ /
tayor aikyaṃ prapaśyanti kiṃ ajñānaṃ ataḥ param //
Le Soi, en effet, est sans partie, unique ; le corps est composé de nombreuses (parties).
Les gens identifient (à tort) les deux. Peut-il y avoir une plus grande ignorance ?
Commentaire :
L'erreur consiste donc à confondre le Soi et le corps. Pourtant le Soi est simple, sans partie, tandis que le corps est multiple, composé de nombreuses parties : les os, le sang, les veines, les organes etc...Confondre le Soi et le corps est une erreur complète.

18
ātmā niyāmakaścāntar deho bāhyo niyamyakaḥ /
tayor aikyaṃ prapaśyanti kiṃ ajñānaṃ atah param //
Le Soi est le contrôleur à l'intérieur, et le corps est à l'extérieur ce qui doit être contrôlé.
Les gens identifient les deux. Peut-il y avoir une plus grande ignorance ?
Commentaire :
Platon utilise la même argumentation dans l'Alcibiade. Le corps, écrit-il, est un outil que l'homme utilise ; l'homme, par conséquent, n'est pas le corps. Le corps est contrôlé, l'homme est celui qui le contrôle.
À noter que la distinction intérieur/extérieur est provisoire et devra être dépassée car le Soi n'est pas à l'intérieur du corps ; il est partout, omniprésent sarvagatah.
Niyāmakah vient de la racine yam- exercer un contrôle sur. Yatendriya : le maitre des sens.

19
ātmā jñānamayaḥ puṇyo deho māṃsamayo'śuciḥ /
tayor aikyaṃ prapaśyanti kiṃ ajñānaṃ ataḥ param //
Le Soi, fait de connaissance, est pur ; le corps, fait de chair, est impur.
Les gens identifient les deux. Peut-il y avoir une plus grande ignorance ?
Commentaire :
Puṇyah / aśucih est un couple difficile à traduire ici. Śucih signifie « brillant » d'une racine śuc- qui veut dire « brûler, briller, luire ». Donc aśucih pourrait être rendu par « opaque ». Puṇyah signifie « heureux, bon, beau, juste, pur, saint ».
Le corps est composé de chair en effet ; il est sans conscience, et possède les qualités des objets. Le Soi est pure conscience ; il est ce qui connaît en nous. Ainsi identifier le Soi et le corps revient à identifier la conscience avec un morceau de viande ! Erreur stupide et grossière.

20
ātmā prakāśakaḥ svaccho dehas tāmasa ucyate /
tayor aikyaṃ prapaśyanti kiṃ ajñānaṃ atah param //
Le Soi est illuminateur et transparent ; le corps est opaque.
Les gens identifient les deux. Peut-il y avoir une plus grande ignorance ?
Commentaire :
Si le corps est « opaque » parce que composé d'os, de sang, de chairs etc., le Soi est, lui, transparent, sans couleur, sans forme.  Prakāśakaḥ signifie en effet « ce qui apporte la lumière, ce qui fait apparaître ». Il s'agit ici de la lumière de la conscience sans laquelle rien n'apparaît et rien n'est connu.

21
ātmā nityo hi sadrūpo deho'nityo hyasanmayaḥ /
tayor aikyaṃ prapaśyanti kiṃ ajñānaṃ atah param //
Le Soi est en effet éternel et a pour nature l'Être. Le corps est éphémère et est fait de non-être.
Les gens identifient les deux. Peut-il y avoir une plus grande ignorance ?
Commentaire :
La discrimination vedāntique consiste essentiellement à distinguer ce qui est éternel de ce qui est éphémère. Le réel est identifié à l'Être éternel ; l'irréel à ce qui change. Śaṅkara est ici proche de Platon pour qui l'Être réel a pour attribut essentiel l'éternité.
Nous voyons bien que le corps ne cesse de changer ; il grandit, il vieillit puis meurt et se décompose. A chaque instant, les cellules de notre corps naissent et meurent elles aussi. L'apparente permanence du corps est une illusion.
Mais ne faisons-nous pas l'expérience en nous d'une réalité qui reste toujours identique à elle-même ? Ne sentons nous pas que Celui qui est conscient aujourd'hui était déjà conscient quand le corps avait 5 ans, 10 ans, 20 ans ? Ne sentons nous pas une permanence au cœur de nous-mêmes ?
Cette permanence, c'est celle du Soi-Conscience, du Témoin immuable.

22
ātmanas tat prakāśatvaṃ yat padārthāvabhāsanam /
nāgnyādidīptivad dīptir bhavaty āndhyaṃ yato niśi //
C'est la lumière du Soi qui fait apparaître les objets ;
la lumière (du soi) n'est pas comme la lumière du feu etc. puisqu'il y a obscurité la nuit.
Commentaire :
La lumière du Soi ne ressemble à aucune autre lumière. Les autres lumières comme celle d'une lampe, du feu sont intermittentes. Elles s'éteignent parfois laissant place à l'obscurité. Même la lumière du soleil cède la place à la nuit. Mais la lumière du Soi est omniprésente et éternelle. Elle n'a ni début ni fin.
Ce qui signifie que la conscience qui révèle les objets ne s'interrompt jamais. Elle se tient au-delà du cycle de la veille, de l'état de rêve et du sommeil profond. Même dans le sommeil profond, la conscience est là mais du fait que le monde a disparu, elle n'éclaire plus d'objets.

23
deho'ham ity ayaṃ mūḍho dhṛtvā tiṣṭhatyaho janaḥ /
mamāyaṃ ity api jñātvā ghaṭadraṣṭeva sarvadā //
Après avoir soutenu la pensée : « Je suis le corps », la personne stupide en reste là hélas !,
et même après avoir compris : « ce corps est à moi », elle est comme le spectateur du pot constamment.
Commentaire :
Nous nous identifions au corps ; nous nous prenons pour lui. Quelle erreur stupide pourtant ! Le corps n'est pas ce que je suis ; il est ce que j'ai, il m'appartient. Śaṅkara prend l'exemple d'un pot : le pot est à moi, il n'est pas ce que je suis ; il est ce que je vois. De même pour le corps.

Extrait publié avec l'accord des Éditions Almora (un grand merci à José Le Roy).


mercredi 11 avril 2012

• L'autre regard... des films à suivrent.


La Société Jupiter (fondée en 1986 par Jan Roeloffs) propose une série de films traduits en Français dont "Lumière", "Milarepa", "La traversée du Zanskar", "Propos sur la conscience", ou encore le tout dernier, "Water, le pouvoir secret de l'eau" basé sur les travaux du Dr. Masuru Emoto.

Un site à suivre avec intérêt...

 

 

Voir aussi ce lien.