vendredi 24 mars 2023

• Regardez au loin, puis faites un léger retour vers vous - Tulkou Urgyen Rimpoche

  Cet ouvrage est la traduction d'enseignements de l'école dzogchen du bouddhisme tibétain, donnés par l'éminent maître Tulkou Urgyen Rinpoche à une poignée de disciples.

Tulkou Urgyen Rinpoche nous dévoile ici le cœur du bouddhisme, à savoir la voie de trekchöd, qui consiste à reconnaître directement la nature de l'esprit et à s'y stabiliser.

En lisant ces transcriptions de paroles vivantes, on est transporté à Nagi Gompa, au Népal, il y a quelques décennies, dans l'intimité de la chambre du maître, où il dispensait la quintessence des instructions sur la pratique de trekchöd. Traditionnellement, c'est ainsi que le dzogchen est enseigné et transmis : un maître accompli donne les instructions essentielles à un tout petit nombre de disciples préparés à les recevoir.

Les explications simples, précises et profondes de ces enseignements, rarement exposés avec autant de détails, vont directement au cœur de la pratique du dzogchen, et il devient facile en les appliquant de reconnaître la nature de notre esprit.

Ce livre est la première traduction française d'un des plus grands maîtres dzogchen du xxe siècle.

© Extraits publiés avec l'aimable accord des Éditions Almora :

La Pratique des trois espaces

La pratique est appelée fusionner les trois ciels, les trois espaces ou le triple ciel. Que sont ces trois espaces ? Extérieurement, le ciel extérieur est le ciel vide, l’ouverture juste en face de vous ; le ciel intérieur est la qualité vide de l’esprit et le ciel secret est rigpa vide. 

Il y a trois mots mais en fait une seule signification, aussi le dernier mot, fusionner, signifie-t-il qu’ils sont tous combinés en un seul. Le ciel extérieur est appelé espace parce qu’il est non entravé, non bloqué. Il n’est pas comme un mur ou quelque chose. Il est vide et ouvert. Le ciel intérieur est l’esprit vide dont sont dotés tous les êtres sensibles. S’il n’était pas vide, l’esprit serait comme un morceau de bois ou un caillou. Comme l’esprit est sensible, c’est de cet esprit dont il est question lorsqu’on parle de l’espace intérieur de l’esprit vide. Le ciel secret est rigpa vide, c’est-à-dire l’essence de l’esprit. Une fois l’essence reconnue, les trois espaces sont unifiés. 

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Au moment de la reconnaissance de rigpa, vous n’avez pas à fusionner les trois espaces, ils fusionnent d’eux-mêmes automatiquement. Sinon, on a le concept habituel que l’espace est là et que nous sommes ici à regarder, le schéma dualiste. Mais au moment de rigpa, cette saisie s’effondre. La différence entre sems, l’esprit dualiste, et rigpa, c’est que sems a de la saisie et que rigpa en est dépourvue. 

Vos yeux doivent se relier à l’espace et ne pas regarder en bas vers le sol. Dirigez le regard dans l’espace. Assurément, l’esprit est vide. Laissez cet esprit vide au sein de rigpa. C’est ce qu’on appelle avoir déjà fusionné les trois espaces. Il est alors possible d’être libre de toute saisie. Toute tentative de fusionner les trois espaces est toujours une saisie. Si vous pensez à l’espace extérieur et à l’espace intérieur et que vous vous dites : « Je dois fusionner ces deux-là puis y ajouter rigpa », on ne pourra pas appeler ça « fusionner les trois espaces » mais plutôt « fusionner les trois concepts ». Si ces « trois concepts » sont appelés « l’état de rigpa », on rend les concepts plus importants que rigpa. 

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Pourquoi s’engager dans cette pratique ? Parce que l’espace est parfaitement pur, vide et totalement sans limite. Il n’y a pas de centre, pas de périphérie et pas de bords dans aucune direction. Diriger le regard au milieu de l’espace vide est une aide pour per- mettre à rigpa d’être pareillement sans limite et omnipénétrant. 

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Le ciel n’a aucun support. Il n’y a pas de point focal dans le ciel vide. L’espace sans base n’a aucun point de référence sur lequel on pourrait se focaliser. L’es- pace sans support détruit complètement la concentration qui fixe. C’est pourquoi il est très bénéfique. Le meilleur, c’est le ciel, puis en second vient l’océan infini.

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Pour pratiquer cela, vous devez expérimenter ce qu’on entend réellement par espace — qu’il n’y a pas de haut, pas de bas et pas de limite au sud, à l’est, à l’ouest et au nord. L’espace est entier sans aucune limitation dans aucune direction. C’est là-dessus qu’on se focalise au début dans la pratique des trois espaces. Voilà pour l’espace extérieur. Maintenant, passons à l’espace intérieur de l’esprit vide. L’esprit a-t-il un lieu d’origine, un lieu où il demeure et un lieu où il s’en va ? On constate qu’il n’en a pas. Le ciel extérieur est vide et il en est de même pour l’espace interne : il est également vide.

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Maintenant, en ce qui concerne l’espace secret de rigpa vide, nous devons d’abord comprendre ce qu’est l’essence de l’esprit et comment elle est non composée. L’espace secret de rigpa est totalement dépourvu de pensées. Étant dépourvue de pensées, son essence est vide ; sa nature est cognitive ou lumineuse et sa capacité est non obstruée. 

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Pour récapituler, la pratique des trois espaces se fait ainsi : extérieurement, il y a l’espace vide ce qui signifie qu’il n’y a rien sur quoi se focaliser ; il n’y a pas de point de focalisation, rien sur quoi poser l’attention. C’est l’espace extérieur, le ciel externe. Le ciel intérieur est l’esprit vide, la vacuité de l’esprit à l’intérieur. L’espace secret est rigpa vide qui a été reconnue, la cognition de l’esprit vide. Ces trois fusionnent en un. 

L’espace secret de rigpa est la connaissance de cette vacuité. Ne dirigez pas l’esprit vers l’extérieur mais reconnaissez l’essence de l’esprit. C’est ce que l’on appelle le ciel secret de rigpa. De cette manière, vous laissez naturellement les espaces extérieur, intérieur et secret non divisés. C’est ce qu’on appelle fusionner. Sans penser au ciel extérieurement et sans former la moindre pensée intérieurement, vous unifiez automatiquement le triple ciel. 

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Lorsque vous êtes assis à l’extérieur, visez dans l’espace. Cela signifie que vos yeux peuvent regarder dans la direction du ciel. Vos yeux peuvent faire face au ciel extérieur vide, mais en réalité votre esprit est face à rigpa vide. 

Asseyez-vous à l’extérieur en laissant les yeux face au ciel ouvert et l’esprit intérieur face à rigpa. Cela ne veut pas dire que vous devez vous asseoir et maintenir cette union des trois cieux. Regardez juste un instant puis détendez-vous complètement, laissez aller. Automatiquement, les trois espaces fusionnent. La fusion parfaite survient d’elle-même, automatiquement. Autre- ment dit, espace ou ciel signifie aucun point de référence. Il n’y a rien à regarder, d’accord ? Dans l’espace, y a-t-il quoi que ce soit où se focaliser ? Focalisez sur le non-focus. Dans l’espace non focalisé, laissez aller rigpa sans support.

mardi 14 mars 2023

• Cette vie se vit désormais dans une présence constante - Suzanne Segal


L'infini se réalise lui-même

Lorsque, il y a des années, j’avais entendu parler de l’expérience fulgurante de Suzanne Segal et avais lu son témoignage sur divers sites Internet Américain, j’avais suggéré à plusieurs Éditeurs d’ouvrages de non-dualité d’en proposer une traduction française. Tous furent intéressés, mais sans y avoir donné suite.

Je suis donc très heureux qu'aujourd’hui José Le Roy, et sa maison d’Édition Almora, nous proposent enfin la publication du livre de Suzanne Segal, qui relate son expérience d'éveil et la percée qui fut la sienne, non sans souffrance, au coeur de l’immensité.

Son témoignage sera, j'en suis persuadé, une source d’inspiration et de compréhension pour tous ceux qui vivent les mêmes étapes sur le chemin.

Bonne lecture à vous, de la part d'Éveil Impersonnel !


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Voici un livre extraordinaire.
Il s'agit du témoignage unique d'une femme, d'une Américaine qui a vécu sans s'y attendre une expérience spirituelle fulgurante. Alors qu'elle séjournait à Paris en 1982, elle a découvert soudainement en elle une dimension au-delà du moi personnel ; mais n'ayant pas les connaissances spirituelles pour l'intégrer dans son quotidien, seule et sans maître, sans lien avec une tradition particulière, elle devra traverser de difficiles épreuves psychologiques et un sentiment angoissant de dépersonnalisation.


Errant de thérapeute en thérapeute, essayant désespérément de se guérir du fait de n'être personne, il lui faudra de longues années pour qu'elle comprenne enfin ce qu'elle était en train de vivre – une expérience spirituelle d'éveil – et pour l'intégrer dans sa vie, grâce notamment à Jean Klein qu'elle rencontrera en Californie.
Dans cette autobiographie profonde, claire et précise, Suzanne fait la chronique de son voyage vers l'éveil et transmet la sagesse qui s'est révélée à elle durant son aventure hors du commun.


© Extrait publié avec l'aimable accord des Éditions Almora :


Il y a dix ans, assez brusquement, le sentiment d’être un individu s’est dissous, arrêté, éteint, ai-je commencé. Depuis lors, je n’ai plus jamais eu l’impression d’avoir un moi. Lorsque je conduis une voiture, que je prononce ces paroles ou que je marche dans la rue, il n’y a jamais l’expérience d’être une personne qui fait ces choses. Il n’y a plus personne.


– Vous voulez dire qu’il n’y a pas l’expérience d’un “moi”? demanda Jean Klein.


– C’est exact, ai-je répondu, il n’y a pas de “moi”. Il y en avait un auparavant, mais désormais, il n’y en a plus.


– Eh bien, c’est parfait, a répondu Jean, parfait.


– Mais Jean, pourquoi y a-t-il tant d’anxiété ? Et pourquoi il n’y a pas de joie ?

– Vous devez stopper la partie du mental qui essaie constamment de réexaminer l’expérience, a-t-il répondu, débarrassez-vous de cette partie, et la joie viendra. »

Personne d’autre dans la pièce n’aurait pu savoir à quel point ses paroles étaient justes. Il y avait une partie du mental, peut-être ce que nous appelons la fonction d’autoréflexion ou d’introspection, qui se tournait vers l’intérieur pour regarder et qui, trouvant le vide, envoyait un message disant que quelque chose n’allait pas. C’était un réflexe qui s’était développé durant toutes ces années dans l’illusion de l’individualité, un réflexe que nous considérons communément comme nécessaire pour nous connaître nous-mêmes. Nous ne cessons de "regarder en nous-mêmes" pour évaluer ce que nous pensons et ressentons, afin de procéder à une étude de nous-mêmes, et de repérer nos états d’esprit et nos états d’âme. Maintenant qu’il n’y avait plus de "dedans" où regarder, le réflexe d’autoréflexion était à la dérive, mais il subsistait. Il ne cessait de tourner en rond, incapable d’accepter le fait qu’il n’y avait plus de "dedans", mais uniquement du vide. Ce que Jean m’a appris ce soir-là était crucial, et je lui en serai éternellement reconnaissante.

Après la causerie, Jean m’a invitée, par l’intermédiaire d’un de ses étudiants, à le rencontrer en privé la semaine suivante. J’ai conduit jusqu’à Marin County, où je l’ai trouvé assis dans le jardin à côté de la maison où il logeait. Il m’a saluée lorsque je me suis approchée, et il m’a fait signe de m’asseoir à côté de lui. Il m’a demandé de lui raconter toute l’histoire de la transformation de conscience, et il m’a attentivement écoutée, en souriant gentiment et en hochant la tête pendant que je parlais. Il a ensuite émis quelques commentaires sur la façon dont je percevais avec pureté et fraîcheur l’immédiateté de ce qui est.

Nous avons parlé environ quarante-cinq minutes, puis il s’est enquis de ma santé. Je lui ai dit que ma santé était excellente, et il m’a répondu qu’il s’en trouvait ravi. Nous sommes restés assis côte à côte en silence pendant encore quinze minutes avant que je ne me lève pour partir. Il m’a serré la main et m’a dit combien il était heureux de savoir que je vivais dans la « connaissance ». 

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Cette vie se vit désormais dans une présence constante, toujours présente, de l’immensité infinie que je suis. Dans cet état, il n’y a absolument aucun point de référence, et pourtant toute une gamme d’émotions, de pensées, d’actions et de réponses est simultanément présente. L’infini – qui est à la fois la substance de toute chose et l’océan dans lequel tout surgit et disparaît, est conscient de lui-même en permanence, que le mental et le corps soient en train de dormir, de rêver ou qu’ils soient réveillés.

À chaque instant, cette circuiterie corps-mental participe consciemment à l’organe sensoriel par lequel l’infini se perçoit. Il n’y a jamais de « moi » localisable. En fait, la non-localisation de l’immensité est la saveur prédominante de l’expérience, et l’infinité de cette non-localisation se révèle à jamais, de plus en plus infinie.

À l’arrêt de bus à Paris, le « moi » a été annihilé, et il n’a jamais réapparu sous quelque forme que ce fût. Lors de cet anéantissement, est survenue la réalisation qu’un « moi », qui agirait derrière ce qui semblait être « ma » vie, n’a jamais existé. Ces dernières années, il est également devenu clair que non seulement il n’y a pas de « moi », mais qu’il n’y a pas non plus « d’autre ». Cette « absence d’autre » est désormais si prépondérante que rien d’autre n’est perçu. La vie se vit à partir de la substance infinie dont elle est faite, et cette substance, qui est ce que nous sommes et qui nous sommes tous, est constamment consciente d’elle-même à partir d’elle- même. Quelle extraordinaire façon de vivre !

L’immensité n’exige jamais que quelque chose disparaisse pour qu’elle soit l’immensité. Après tout, où pourrait aller quoi que ce soit dans cette immensité ? Cependant, toute une gamme d’émotions « autoréférentielles » telles que l’embarras, la conscience de soi, la honte, l’envie, l’apitoiement sur soi, l’autoréflexion et l’introspection ont tout simplement cessé de se manifester. Puisque le moi individuel auquel elles se référaient n’existe plus, elles n’ont rien autour de quoi se former.

Il en va de même pour l’aspect autoréférentiel de toutes les pensées, des sensations corporelles, des émotions et des actions. Bien que ces expériences continuent de se produire, elles ne se rapportent plus à une personne, à un moi. Elles ne surgissent plus non plus pour servir un but personnel ou pour atteindre un objectif. La pensée ne précède jamais l’action ou la parole. Tout a une instantanéité dépourvue d’intention personnelle orientée. La présence de pensées, de sentiments ou d’actions n’est jamais interprétée comme voulant dire autre chose que leur présence. L’immensité perçoit purement et simplement que les pensées sont des pensées, les sentiments des sentiments, les actions des actions. Il n’y a plus à se demander si une pensée particulière est bonne ou mauvaise. En fait, aucun jugement sur le bien ou le mal, le juste ou l’injuste, ne surgit jamais ; tout est simplement tel qu’il est.

Dans cet état, rien n’est jamais vécu comme un problème. Pour voir quelque chose comme un problème, il faudrait supposer que quelque chose devrait changer ou disparaître pour que le problème soit résolu. Mais je ne suis jamais reliée aux circonstances, aux expériences ou aux personnes comme si elles devaient être autre chose que ce qu’elles sont, parce que ce qu’elles sont, c’est l’immensité infinie. Rien ne doit changer, disparaître ou se transformer en quelque chose d’autre pour que l’immensité soit l’immensité. L’immensité est toujours la totalité de qui nous sommes et de tout ce qui est.

Prenons, par exemple, la relation aux émotions fortes comme la colère. La relation de l’immensité à la colère est semblable à la relation de l’océan aux algues qui y flottent. L’océan ne se plaindrait jamais de la présence d’algues et n’insisterait pas pour qu’elles soient enlevées afin que l’océan reste l’océan. De la même manière, l’immensité ne se plaindrait jamais de la présence de la colère ou de toute autre chose qui surgit en elle (et qui en est simultanément constituée), ou elle n’insisterait pas pour que cette émergence cesse. L’immensité n’est jamais altérée, quelle que soit la quantité ou l’intensité des surgissements. Rien de ce qui survient n’est jamais considéré comme un problème

Voir aussi ces liens, préalablement publiés sur Éveil Impersonnel :

https://eveilimpersonnel.blogspot.com/2019/10/quand-le-moi-personnel-disparait.html

https://eveilimpersonnel.blogspot.com/2007/12/conversation-avec-limmensit-suzanne.html

https://eveilimpersonnel.blogspot.com/2019/09/le-moi-personnel-avait-disparu-suzanne.html. 

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En continuant mes recherches sur le net, j'ai découvert la page de sa fille Arielle Guisto, et notamment ce texte d'elle très touchant, adressé à sa mère Suzanne : 


Ode sinueuse à la mère

1 novembre 2019

Le plat préféré de ma mère était la purée de bananes et le fromage blanc. Elle s'est assise dans notre cuisine noire et blanche impeccable et a mangé ses aliments pour bébés dans des assiettes noires octogonales qui étaient en fait du verre violet foncé lorsque vous les teniez à la lumière. Son plaisir dans cette bouillie m'a dégoûté, mais cela ne me dérangeait pas. Son deuxième plat préféré : des œufs brouillés avec du fromage américain. Nous avons surtout mangé à l'extérieur ou eu des plats surgelés devant la «téloche». La petite salle de télévision ne contenait rien d'autre qu'un escalier d'exercice caché dans un coin et un petit canapé souple. Je suppose que c'était sa façon de ne pas avoir de chambre d'amis.

Toutes les chambres étaient alignées le long d'un couloir étroit, la mienne juste en face de la sienne où j'étais réveillé par des grognements et des cris dans la nuit. Finalement, je lui ai posé des questions à ce sujet, mais j'ai toujours eu du mal à comprendre ce qui se passait là-dedans, "se sentir bien" et faire ces sons ne semblaient ne pas aller de pair. Le matin, elle se promenait dans son kimono noir, les cheveux mouillés et les pieds nus. Parfois, disait-elle, ils l'avaient prise pour une folle lorsqu'elle vivait à Paris avec mon père. Un jour, m'a-t-elle raconté, très enceinte et très affamée, elle a attrapé une pomme en sortant de leur appartement. Leur voisine aux cheveux gris en jupe soignée et talons courts s'était exclamée en la voyant : "Regarde-toi, tu manges une pomme comme Eve !" Certaines différences culturelles, disait maman, auxquelles elle ne pourrait jamais s'habituer. Manger des fruits avec une fourchette et un couteau en faisait partie.

Ma mère était la plus belle femme que j'aie jamais connue. Les hommes lui offriraient de faire le plein juste pour quelques mots. Les gens la regardaient fixement, son large sourire radieux illuminant leurs yeux. Toute la magie de son être était toujours là, juste à côté de moi : dans son petit Baeur qui montait et descendait les collines de Berkeley, au dîner alors que je m'exclamais devant mes premiers goûts de parmigiano reggiano râpé, faisant la queue pour les câlins d'Amma à un ashram local. Avec une mère comme elle, c'était facile de passer à l'arrière-plan. Ajoutez à cela son manque d'attention à ce que je mettais dans ma bouche (hot-dog Costco, et tout ce qui contenait du cheddar fondu dessus), ce qui a fini par me transformer en un enfant potelé et m'a fait me sentir encore plus comme le vilain petit canard. C'est pénible de lire de vieux journaux intimes, le script pétillant d'un enfant de onze ans se moquant de mon corps pendant des pages.

Suzanne Segal a sauté dans le train des SUV dès la sortie de la première édition du Ford Eddie Bauer Explorer en 1991. Ses minuscules BMW des années 80 avaient disparu et étaient remplacées par le gaz heureux de grands garçons qui ont signalé l'essence bon marché et un nouveau genre d’extravagance. À ce moment-là, nous avions un chien de sauvetage qu’elle a appelait Shiva, qui se promenait avec bonheur à l'arrière alors que nous allions au drive-in du Burger King, sachant ce qui allait arriver. Nous avons acheté notre repas avec un hamburger extra ordinaire. Ma mère me l'a confié pour le déballer et le lancer comme un frisbee charnu dans le dos où Shiva l'a attrapé en l'air et l'a fait disparaître en quelques secondes. Nous avons hué et hurlé, riant parfois si fort que des larmes coulaient sur nos visages. Il n'a jamais vieilli, même si maintenant je m'interroge sur les implications de la restauration rapide pour la santé de ce chien qui n'a pas vécu jusqu'à un âge avancé.

En 1996, un an avant sa mort à l'âge de 43 ans, le livre de ma mère a été publié. Collision avec l'Infini m'a permis d'entrevoir son « autre côté », la partie qui n'était pas seulement ma mère, la partie qui était peut-être une personne distincte de moi. Ce que j'ai appris dans le livre, c'est que lorsqu'elle était enceinte de moi, âgée de 28 ans et vivant à Paris, elle a eu un jour une expérience spirituelle choquante en attendant à un arrêt de bus pour se rendre à un rendez-vous chez le médecin. Au moment où le bus est arrivé, elle a soudainement et inexplicablement perdu son sens personnel, elle est partie et n'est plus jamais revenue. J'ai eu du mal à concilier ce que j'ai lu avec ma propre enfance, ces années qu'elle a décrites de peur profonde et de recherche d'une explication pour ses expériences coïncidant avec mes performances de ballet préscolaire, les matins ensoleillés du week-end à faire la lessive et à manger des œufs, à se disputer sans cesse en français au téléphone avec mon père, ou écouter la pluie d'été sur un toit métallique à Santa Fe. Nous avons eu une vie riche ensemble, donc un récit de la façon dont "elle" n'était pas vraiment là était un concept dérangeant à aborder.

Dans la dédicace de son livre, elle a écrit : « Pour Arielle, qui est née dans l'immensité ». Cette seule ligne a été un réconfort à maintes reprises au cours des 22 années écoulées depuis sa mort. J'aime à penser que cela signifiait que je partageais son monde avec elle. Parce qu'elle était certainement mon monde.


Voir aussi cet autre message adressé à sa mère.


mercredi 22 février 2023

• Ce Soi est tout ce qui est - Krishna Menon


Krishna Menon (Srî Âtmânanda) est reconnu comme faisant partie des « Trois Grands » enseignants authentiques de l’Advaïta Vedanta avec Râmana Mahârshi et Nisargadatta Mahârâj. Cet ouvrage est le premier de l’auteur à paraître en français.

Son enseignement est celui de la Voie directe, lequel prend sa source dans la non-dualité, dans l’Absolu, la pure Conscience. Un Absolu qu’il définit comme « Principe-Je ». Il utilise aussi les mots de Joie et de Conscience pour parler de l’Ultime.

Srî Âtmânanda soutenait catégoriquement que l’erreur fondamentale de l’homme était sa mauvaise identification avec le corps, les sens et l’esprit.

« Je » est pour lui le maître-mot qui résume son enseignement. C’est là le but de chacun et de chaque effort, centré sur le Sujet, à « Cela qui connaît ». Cette Vérité, il la nomme aussi Expérience, anubhâva, ou encore Sensation, rasa. Ces trois noms sont le Principe – « Je » : la vraie Nature de chacun et de chacune.

Son approche face à chaque problème était directe et logique, en utilisant uniquement une discrimination profonde et la raison supérieure.

Le champ de recherche est la totalité de l’expérience humaine, composée des trois états : veille, sommeil, rêve et de la conscience encore au-delà.

Srî Âtmânanda ne considère pas l’ego comme un ennemi, mais comme une aide pour la réalisation de la Vérité. Il donne à ses disciples toutes les clés qui leur permettront d’ouvrir les portes et d’y accéder. Aussi son enseignement est-il des plus précieux.

Srî Krishna Menon (1883-1959) naquit dans une famille de brahmanes védiques. En 1919, il rencontre Swâmî Yogânanda. Il dit de cette rencontre « qu’elle paralysa mon ego ! ». Il entreprend alors une rigoureuse pratique, suivant la voie de la connaissance. Krishna Menon réalise l’éveil en 1923, et prend le nom monastique de Srî Âtmânanda, « Béatitude dans le Soi ».

© Extraits choisis et publiés avec l'aimable accord des éditions Accarias-L'Originel :

ABSOLU ET RELATIF

4. (220) Qu’entend-on par existence relative ?

Toutes les questions relatives à l’Absolu ne peuvent être expliquées que par les illustrations du monde, où les deux parties sont objectives. L’exemple du pot et de la terre est repris ici à titre d’illustration, pour répondre à cette question.

Le pot n’a pas d’existence indépendante de la terre dont il est fait, ou en d’autres termes, l’existence du pot est dérivée de la terre, qui a une existence relativement plus permanente. De même, les objets n’ont pas d’existence indépendante du soi ou du Principe « Je ». C’est-à-dire que l’existence du monde n’est que relative au sujet « je ».

Ici, le « je » n’est pas grossier comme dans l’illustration de la terre. Pourtant, le « je » est bien mieux connu que tout ce qui est objectif ou grossier. L’existence de ce « je », bien qu’elle ne soit pas apparente aux sens, est acceptée par toutes les personnes de la même manière.

Tout le reste n’a d’existence que par rapport à ce « je ». Les choses dépendent de preuves diverses pour établir leur existence. Mais le « je » seul n’a pas besoin d’une telle preuve. C’est évident (svayam-prakâsha) – lumineux en soi.

5. (248) Comment penser à l’Absolu ?

À proprement parler, il est impossible de le faire. On demande souvent aux aspirants spirituels de penser à l’Absolu. Celui-ci est clairement au-delà de toute pensée, aussi est-il impossible d’y penser directement. Il n’y a pas non plus besoin de cette sorte de pensée, parce que vous êtes toujours Cela. Pour penser à l’Absolu de quelque manière que ce soit, il faut l’objectiver.

Vous n’avez qu’à seulement vous désengager de tout ce qui n’est pas le Soi. Lorsque cela est fait, votre vraie nature brillera toute seule, dans sa propre gloire. C’est l‘Âtmâ [le vrai soi], lequel est autolumineux.

Par conséquent, ce que le chercheur spirituel [sâdhaka] doit réellement faire est simplement cela. Sous le couvert de penser à l’Âtmâ, pensez à tout ce qui est le non-Soi – tout ce qui constitue l’esprit, les sens et le corps – et éliminez-les de vous-même. Lorsqu’il est laissé seul, alors vous vous tenez en tant que Soi.

Ce qui est inerte ne peut jamais penser au principe lumineux du « je ». Donc vous ne devriez jamais essayer de parler ou de penser à ce « je ». Mais s’il se trouve que vous pensiez à lui, alors éliminez simplement la part pensante seule, qui est inerte, et demeurez tel que vous êtes.

L’exposition de Srî Vidyâranya sur cette Vérité ne vous emmène qu’au bout de la position de témoin, et vous laisse toujours en tant que témoin. Mais vous devriez aller même au-delà de cette position, jusqu’à l’ultime Réalité elle-même – prouvant qu’il n’y a rien d’autre à voir et que seul vous êtes : l’Absolu.


ADVAITA


16. (1166) Qu’est-ce que l’Advaïta (non-dualité) ?

L’Âtmâ, la Vérité ultime établie par l’Advaïta, est la seule chose qui est. Tout le reste n’est qu’une apparence posée sur elle.

La Vérité est imperceptible, et l’homme ordinaire ne connaît que ses perceptions. L’Advaïta est une méthode pour conduire l’homme ignorant de la perception de l’objet à la Vérité ultime. L’Advaïta fait référence à la dualité (ou deux). Ce « deux » est très souvent mal compris comme étant le nombre deux. Mais ce « deux » représente le deux de base, à savoir, le sujet et l’objet, ou le voyant et le vu – le père du multiple.

Votre reconnaissance de ces deux principes de base est d’ailleurs appelée « l’erreur de base ». L’élimination de cette « erreur » et le rétablissement de la Vérité ultime est le but de l’Advaïta (non-dualité).


Onnâyaninneyiha rantennu kantalavil

Untâyorintal bata mintâvatalla mamma

Pantêkkakkevaruvân nin kripâvalikam

Untâkayenkal iha nârâyanâya namah.


Quand ce qui a toujours été un

est considéré comme deux, il me vient

une frustration et un regret tristes,

dont on ne peut pas parler à juste titre.

Pour réaliser la véritable nature,

Seigneur, que Ton infinie bonté

veuille se déverser sur moi qui t’adore.

Eruttacchan, Harinâma-kîrtanam, 2

[Ce texte nous semble être du malayâlî]



19. (560) Les principaux aphorismes advaïtins

Les principaux aphorismes advaïtins, selon la voie traditionnelle, sont au nombre de quatre. Ils sont :

1. « Aham âtmâ brahma » [« Ce Soi est tout ce qui est »], lequel est une affirmation de la Vérité ultime.

2. « Tat tvam asi » [« Tu es Cela »], c’est l’instruction donnée par le guru au disciple, concernant l’identité du jîva [personne] et du monde.

3. « Aham brahmâ’smi » [« Je suis Brahman »]. C’est la forme sous laquelle le disciple contemple l’essence de l’instruction donnée par le deuxième aphorisme. En contemplant cet aphorisme pendant une période considérable, le disciple transcende la petitesse du jîva et établit son identité avec le Brahman tout-pénétrant, qui est l’arrière-plan de l’univers. Cette conception du Brahman se distingue par sa globalité ou sa grandeur. C’est autant une limitation que la petitesse du jîva, et celle-ci doit être transcendée pour atteindre l’Ultime. À cet effet, un autre aphorisme est donné.

4. « Prajnânam brahman » [« la Conscience est Brahman » ou « la Conscience est tout ce qui est »] Avec l’aide de ce dernier aphorisme, le disciple transcende aussi le sens de la grandeur et atteint la pure Conscience : l’Ultime.

« Je suis conscient de quelque chose », et « Je suis la Conscience » sont deux déclarations significatives.

La première déclaration est mentale, instable et personnelle. Mais elle rend le service inestimable de vous faire comprendre la nature de la Conscience.

La deuxième déclaration est impersonnelle. Là, la Conscience se tient dans sa propre évidence, comme le seul principe autolumineux.

Ayant compris la nature de la Conscience dès la première affirmation, il est possible d’attirer l’attention sur la nature impersonnelle de la Conscience, et ainsi de s’établir en elle.


ARRIÈRE PLAN


30. (291) Qu’est-ce qui se manifeste ?

Chaque perception, qualité ou attribut veut un arrière-plan permanent pour son existence. Ce fond est la Réalité elle-même. Pour désigner la Réalité, nous lui donnons un nom. Mais cet arrière-plan demeure comme ce qui transcende les sens et l’esprit.

Il ne peut pas être appelé « inconnu ». Je dis qu’il est encore plus que connu, non pas par les sens ou l’esprit, mais par la Conscience ou le principe du « Je ». Ainsi l’arrière-plan de toute chose est l’unique Réalité elle-même.

Quand vous dites que l’inconnu existe, cela signifie que vous l’avez connu.

Lorsque l’esprit dit que quelque chose le transcende, il transcende lui-même son royaume et, se tenant en tant que pure Conscience, connaît ce « quelque chose » comme le Réel.


LA CONSCIENCE


46. (1164) Quelle est la preuve de la Conscience ?

Cette question même en est la preuve. Cette question est éclairée par la Conscience.

La lumière extérieure (éclairant les objets extérieurs) et la lumière intérieure de la Conscience ont quelque chose en commun dans leurs caractéristiques. Les deux sont imperceptibles pour l’organe des sens ou l’esprit. L’existence de la lumière extérieure est affirmée par le fait que les objets se manifestent en sa présence. De même, la lumière de la Conscience est prouvée par le fait que les objets sont éclairés (ou connus) en sa présence.


LA MORT


53. (1427) La mort – quelle est sa signification ?

La mort est un terme impropre. La mort doit être examinée du point de vue de la vie. La vie, en tant que telle, ne connaît pas la mort. Par conséquent, du point de vue de la vie, la mort est un terme impropre.

Pour savoir qu’il n’y a pas de mort, il suffit de se référer à ce qu’on appelle l’état de rêve, dans lequel vous voyez votre propre mort ou celle d’un proche. Mais au réveil, vous savez que les personnes rêvées et leur mort étaient toutes deux des illusions. C’est de la même manière qu’il faut considérer la mort à l’état de veille.

1 janvier 1953

54. (793) Comment puis-je être immortel ?

La mort a lieu dans le temps. Le temps est composé du passé, du présent et du futur. Ceux-ci n’affectent en aucune manière le principe du « Je ». Par conséquent, d’un certain point de vue, on peut dire qu’il s’agit d’un éternel présent pour le principe du « moi ».

À proprement parler, même cela est faux. Parce que le temps n’existe qu’en relation avec le « je » apparent. Les activités du « je » apparent peuvent être divisées en cinq sortes : actions, perceptions, pensées, sentiments et connaissance. Laquelle de ces cinq fonctions préférez-vous être ?

Si vous choisissez l’une des quatre premières, vous mourrez automatiquement après chaque fonction. Mais l’expérience est que vous ne mourrez pas ainsi. Par conséquent, vous devez être le dernier – le connaisseur – qui seul demeure à travers toutes les activités et ne meurt jamais.

Vous connaissez même la mort. Par conséquent, vous la transcendez également.


LE PRINCIPE "JE"


78. (1128) Qui suis-je ?

Suis-je le corps, les sens ou l’esprit ? Non. Si je prétends être quelque chose, cela doit être avec moi partout où je vais. Faire, percevoir, penser et ressentir ne m’accompagnent pas partout où je vais.

La « Connaissance » seulement est toujours avec moi. Je suis donc la connaissance ou la Conscience. Je le suis toujours et je suis libre. Je ne peux qu’être cela, qui demeure dans sa totalité, lorsque l’objet ou la partie active est séparé du percepteur, de la perception ou de l’image mentale.


IDENTIFICATION


83. (284) Pourquoi la conscience pense-t-elle
qu’elle est autre chose qu’elle-même ?

La Conscience et tout autre chose que la Conscience existent sur deux plans différents. Lorsque nous regardons depuis le plan de la Conscience, nous trouvons qu’il n’y a rien d’autre que la Conscience, et là la question ne peut pas
se poser.

Quand on regarde du côté de l’esprit et que l’on admet l’existence à la fois du monde et de la Conscience, il a été prouvé aussi que la Conscience ne peut être là qu’en tant que témoin. Le témoin ne témoigne que de perceptions et non d’objets. Il a été prouvé aussi que la perception n’est autre que la Conscience elle-même. Pour cette raison aussi, le monde n’est qu’une illusion et la question ne peut se poser.

La question ne peut pas se poser dans la Conscience, puisque le monde n’est pas là. Ni dans le plan de l’esprit, puisque vous pouvez amener la Conscience au niveau de l’esprit et l’intégrer au monde apparent.


LIBÉRATION


104. (234) Quand suis-je libre ?

Quand la pensée que vous êtes « Cela » est la chair de votre chair, le sang de votre sang, et quand cette pensée coule dans vos veines tout naturellement et sans effort, vous pouvez dire que vous êtes libre.


jeudi 16 février 2023

• La vision du réel est sans yeux - Ma Ananda Moyi


 Quand, de façon spontanée, le voile est retiré, alors la vision de la Réalité se propose. Elle ne peut surgir au nom d'aucune activité extérieure. Dans la vision réelle, il n'y a pas celui qui voit et ce qui est vu. La vision du réel est sans yeux.


vendredi 10 février 2023

• Il y a la Conscience heureuse, mais personne qui est heureux - Nisargadatta Maharaj


Q: S'il vous plaît, parlez-nous encore.

Nisargadatta :
Parler n'est pas une distraction pour moi.
Parfois, je parle, d'autres fois, non.
Que je parle ou non fait partie d'une situation
donnée et cela ne dépend pas de moi.
Quand la situation veut que je parle,
je m'entends parler.
Dans d'autres situations,
je peux ne pas m'entendre parler.
Pour moi, cela revient au même.
Que je parle ou non, la lumière et l'amour
de l'être que je suis n'en sont pas touchés,
pas plus qu'ils ne sont sous mon contrôle.
Ils sont, et je sais qu'ils sont.
Il y a la Conscience heureuse,
mais personne qui est heureux.
Bien sûr, il y a un sentiment d'identité,
mais c'est l'identité d'une mémoire,
comme l'identité d'une suite d'images
sur l'écran à jamais présent.
Sans la lumière et l'écran, il ne peut
pas y avoir de film.
Connaître le film comme le jeu de la lumière
sur l'écran vous libère de l'idée que le film
est réel.

mardi 31 janvier 2023

lundi 30 janvier 2023


Que faire, ô musulmans ? Car je ne me reconnais pas moi-même.

Je ne suis ni chrétien, ni juif, ni guèbre, ni musulman ;

Je ne suis ni d’Orient, ni d’Occident, ni de la terre, ni de la mer ;

Je ne proviens pas de la nature, ni des cieux en leur révolution.

Je ne suis pas de terre, ni d’eau, ni d’air, ni de feu ;

Je ne suis pas de l’empyrée, ni de la poussière ; pas de l’existence ni de l’être ;

Je ne suis ni d’Inde, ni de Chine, ni de la Bulghar, ni de Saqsin,

Je ne suis pas du royaume d’Iraq, ni du pays de Khorassan.

Je ne suis pas de ce monde, ni de l’autre, ni du paradis ni de l’enfer,

Je ne suis ni d’Adam, ni d’Ève, ni de l’éden ni de rizwan.

Ma place est d’être sans place, ma trace d’être sans trace ;

Ce n’est ni le corps ni l’âme, car j’appartiens à l’âme du Bien-Aimé.

J’ai renoncé à la dualité, j’ai vu que les deux mondes sont un :

Un seul je cherche, Un Seul je sais, Un seul je vois, Un seul j’appelle.

Il est le Premier, Il est le Dernier, Il est le Manifeste, Il est le Caché ;

Je ne connais nul autre que « ô Lui » – ya hu – et « ô Lui qui est ! » – ya man hu.

Je suis enivré de la coupe de l’amour, je n’ai que faire des deux mondes ;

Je n’ai d’autre fin que l’ivresse et l’extase.

Si j’ai passé un seul instant de ma vie sans toi,

de ce moment et de cette heure, je me repens.

Si j’obtiens en ce monde un seul moment avec toi,

je foulerai aux pieds les deux mondes, je danserai en triomphe à jamais.

Ô Shams de Tabriz ! Je suis si enivré en ce monde

que je ne sais rien d’autre qu’ivresse et transports.


Tiré du Dîvân-E Shams-E Tabrîzî

Traduction d'Eva de Vitray-Meyerovitch