samedi 26 juin 2021

• Nous sommes la conscience de l’être - Alain Galatis

 


Le jour de la nuit regroupe quatre textes, tous consacrés à la non-dualité. Ce sujet est abordé sous différents angles : l'expérience que l'on peut en faire, les moyens de parvenir à cette perception, les raisons des difficultés rencontrées.
Dans Ordonnateurs du chaos, l'auteur, partant d'un souvenir particulier, relate comment un acte simple et anodin - l'observation de quelqu'un qui marche devant nous - peut devenir une bouleversante expérience de la non-dualité.
Sur un ton plus poétique Le jour de la nuit évoque l'étrange cheminement d'un expérimentateur de la non-dualité réalisant qu'il était de tout temps parvenu au lieu recherché et que ce long périple fut l'ultime rêve duquel émerger.
Par des maximes laconiques et parfois ironiques La nuit espiègle démonte les nombreux pièges dans lesquels nous tombons et dénonce les compromissions et atermoiements que nous pratiquons.
Avec une virulence certaine L'homme croit que ce qui n'existe pas existe dresse un réquisitoire sur les conséquences dramatiques de notre incapacité à reconnaître ce que sont les illusions et notre refus obstiné de nous en libérer.
Quatre textes comme quatre coups de masse assénés sur les chaines qui nous emprisonnent.
Quatre textes comme quatre flèches décochées au cour d'une seule cible : le réel.

Né en 1961 d’un père grec et d’une mère suisse, Alain Galatis vit à Lausanne. Durant de nombreuses années, il écrit de la poésie. Son cheminement ainsi qu’un questionnement incessant sur la nature de la réalité, l’amène à la rédaction d’un premier livre L’indicible publié en 1997. Cette même année, il ouvre la Librairie Ex Nihilo. Depuis il a publié six ouvrages tous consacrés à la non-dualité et enregistré deux CD de chansons.

© Extrait publié avec l'aimable accord des éditions Accarias L'Orignel : 

Cela s’est produit il y a une vingtaine d’an- nées. La date précise, le mois, le jour et l’heure m’échappent mais le souvenir vivace d’un instant précis m’habite.

Lausanne. Je traversais la place de la Riponne venant assurément de la rue du Valentin et me dirigeant vers la place de la Palud. Quelqu’un marchait devant moi, un jeune homme, un inconnu. Je l’observais un peu distraitement se déplaçant et soudain je perçus, j’eus cette compréhension, ce déclic : si mon attention se portait uniquement sur l’événement en cours, ma conscience pouvait devenir la conscience de l’événement lui-même et non plus celle d’un individu percevant un événement.

Cela signifiait que ma conscience devenait égale- ment celle de la personne marchant devant moi. Il n’y avait plus de séparation mais bien un seul être mouvant. Le fait que nous marchions d’un même pas amplifiait la sensation. Il y avait un mouvement. Tout participait d’un seul événement. J’étais conscient de ce mouvement et non conscient d’un individu percevant un autre individu.

Il y eut le net sentiment d’une apesanteur. Cette attention à l’instant suspendait la temporalité. Sans passé et sans futur, un allégement se produit. On se retrouve comme aspiré par l’œil du cyclone. La métaphore est peut-être extrême mais il y eut comme un flottement ou un déroutement.

La sensation fut forte et elle s’accompagna instantanément d’une conviction : je découvrais ce que j’avais longtemps cherché (du haut de mes trente-deux ou trente-trois ans). Je percevais clairement ce qu’auparavant j’avais trouvé évoqué dans des textes d’auteurs divers. Appréhension d’une unité des phénomènes et du caractère atemporel de l’instant présent. Il y avait de la joie, de la réjouissance et de l’allégresse. Oui, c’était ça, bien sûr, évidemment ! Je comprenais comment, en se concentrant sur l’instant présent, une conscience peut sortir de l’individualité pour s’ouvrir à ce qui se produit et devenir conscience de l’événement lui- même. Je découvrais la possibilité d’une libre circulation, sans entrave aucune, entre l’individu et le monde. 

Cette vision a duré peut-être deux ou trois secondes puis le sentiment usuel d’être Alain qui traverse la place de la Riponne en regardant un inconnu est revenu. Ensuite, il a fallu de nombreuses années pour approfondir cette perception, l’éprouver à nouveau, en divers endroits, dans diverses circonstances, de plus en plus facilement, avant qu’elle ne finisse par devenir une simple évidence, la banalité du quotidien si j’ose dire. À chaque instant, il est possible d’observer des individus et de percevoir dans un même mouvement leur unité. C’est un seul et unique événement dont deux lectures sont proposées. Cette subtilité d’un jeu entre deux manières d’appréhender le réel me fascine. Je l’expérimente. Je tente de comprendre les tenants et les aboutissants, de saisir les rouages, ce que cela implique. 

Pourtant, parallèlement, un malaise s’est développé, croissant au fur et à mesure que les années s’écoulaient. Quelque chose ne joue pas, dysfonctionne. Si cette double vision me paraît aussi simple, évidente et tellement importante, fondamentale, pourquoi n’est- elle pas partagée par autrui ? Par la société entière ? Pourquoi n’est-elle pas un truisme reconnu par tous ? Mon humble expérience me montrait que cette pénétration consciente de ce qui se produit dans l’instant présent est relativement aisée et ses conséquences bouleversantes. Le décalage n’en est que plus grand entre cette possibilité offerte à tous et l’indifférence que tous manifestent pour cette expérience.

Ainsi étrangement la question s’est métamorphosée. Elle est passée de comment atteindre ces contrées désertées où errent quelques mystiques solitaires à pourquoi jamais personne n’accomplit un acte à la portée de tous, aussi simple et nécessaire que de boire un verre d’eau ?

C’est là quelque chose de fascinant : tout se met en place pour que ce dévoilement du réel ne soit pas rendu possible. La position de chacun, quelle qu’elle soit, vient renforcer les barricades. D’un extrême où cette question semble inintéressante et ne se pose même pas, à l’autre extrême où elle sera estimée au- delà des capacités humaines, rien ne permet d’aborder simplement une question simple.

Depuis des millénaires, différents textes évoquent cette double perception mais ils n’ont jamais été à même de conduire une communauté humaine à cette vision. Ainsi, au lieu d’indiquer une possibilité offerte à tout un chacun de partager une expérience, ils sont au contraire devenus les révélateurs d’une impossibilité, d’un obstacle infranchissable. Qu’elle ne le puisse, qu’elle ne le veuille ou qu’elle ne le choisisse, jamais la communauté humaine ne connaîtra cette expérience. 

La chose serait anecdotique, insignifiante, si elle ne portait en elle les germes d’un chaos infini dont nous sommes les grands ordonnateurs.

L’équation est simple : ne pas effectuer cette distinction entre deux dimensions témoigne d’une confusion et cette dernière génère le chaos. Et c’est bien en rai- son de cet enjeu que la question revêt une importance cruciale. Autrement, elle relèverait du bon droit et du libre arbitre de chacun de penser n’importe quoi et de voir ce qu’il veut, ce dont d’ailleurs nous ne nous privons pas.

Il semble que tous les discours, les plus incongrus, irrationnels, délirants soient-ils, parviennent à se faire une place au soleil. Il semblerait même que plus ils sont insensés, plus leur audience croît. Tous les dis- cours sont entendus, tous sauf un. Celui qui garantirait cette cohérence qui nous fait défaut. Cela ne manque pas de piquant. Nous pouvons discourir sur absolument tout et n’importe quoi mais jamais personne pour revendiquer ce b.a.-ba du discernement : il existe une double dimension et il est impératif d’en tenir compte.

C’est étrange. Cela laisse songeur et amer. Cela attriste. Quelle est cette malédiction sur nous jetée ? Pourquoi un tel prix à payer pour le génie humain ? Mais la question n’est pas à l’ordre du jour. Le délire entraîne le délire ; nous n’en sortirons jamais. Et pour- tant ! Il suffirait que chacun fasse cette misérable expérience d’observer deux secondes un inconnu marchant devant lui et comprenne ce qui est en train de se pro- duire pour changer la face du monde.

Reprenons. Je traverse la place de la Riponne et mon regard se porte sur quelqu’un marchant devant moi. Faisons un arrêt sur image. Figeons les deux protagonistes. Il y a un événement, quelque chose se produit. Ou encore plus simplement : il y a de l’être. Quelque chose existe. Si nous nous bornons à cet événement, c’est tout ce que nous pouvons dire et ce n’est pas grand-chose, quasiment rien. Mais c’est également ce que nous pouvons éprouver, ressentir. Et là, c’est énorme, gigantesque. Nous saisissons que nous sommes cet événement et nous en sommes sa conscience. Nous sommes la conscience de l’être. 

mercredi 16 juin 2021

• C'est une absence étonnamment présente - Yolande Duran Serrano

 

Le silence est l'ultime guérison puisqu'il guérit de l'idée d'être une personne.

JE SUIS vivante comme jamais et je suis morte, en même temps.

C'est une absence étonnamment présente.

A tout vivre dans la paix, je suis tombée dans un étonnement profond et je me suis laissée faire, de plus en plus, de plus en plus profondément.

Ce silence t’empêche de te recréer à chaque instant, d’interférer, de penser, de projeter, de sécréter ce filtre du mental.

Tu sens plus que tu ne penses.

L’agitation reste à l’extérieur. A l’intérieur, tout demeure tranquille.

Aucune déperdition d' énergie. Le fait de percevoir les choses depuis un autre point de vue, non pas depuis moi mais depuis le silence, engendre une grande tranquillité, une grande présence que rien ne peut troubler. Donc une grande efficacité.

Le vieux réflexe de s’identifier à ses pensées est aussitôt balayé.

Cette déperdition d’énergie qu’il y avait avant vient de ce qu’on s’identifie à cette agitation. On croit à ses pensées. On est partie prenante, d’accord, pas d’accord, anxieux, réactif. On veut, on veut pas, on prévoit, on suppute.

On est acteur du film.

Là, on est spectateur. On voit le déroulement : celui du dehors : les gens, les événements qui passent et celui du dedans : les pensées, les émotions qui passent aussi, de la même façon.

Il n’y a pas un « je » pour dire je suis cette pensée, je suis cette émotion.

Il n’y a pas d’enjeu.

Et puis, il y a cette saveur du silence… Une douceur qui est là, en continu.

Il n’y a plus cette voix qui te juge, te condamne, te soumet, te fatigue.

Il n’y a plus cette souffrance, ces pensées qui te somment d’exister.

Et même si, de temps à autre, une pensée apparaît, elle est si douce…

elle te rend légère.

Il n’y a pas de séparation.

Tout est en fusion avec tout le reste. Mon corps, mon senti, est ce qu’il y a de plus proche, mais c’est fusionné avec tout le reste. C’est au second plan.

Cette présence constante t’empêche de tomber dans le piège de la complicité avec tes propres pensées… alors encore moins avec celles des autres.

Ce qui va se faire, se dire dans l’instant, se fera, se dira, mais ce ne sera pas le résultat d’un savoir, d’une compréhension.

C’est ce silence qui sait.

C’est lui qui fait. 

Tu laisses cette fluidité agir.

Il a toujours été là, même quand tu ne le percevais pas.

Il est là avant tout ce qui peut apparaître à chaque instant.

C’est lui qui permet de vivre ce qui est.

Pas besoin de penser ta vie.

C’est cette présence qui permet qu’apparaisse le monde.

Tout ce qui apparaît, tout ce qui existe n’est là que parce que ce silence est là.

jeudi 3 juin 2021

• C’est la connaissance elle-même - Rupert Spira

Questionneur : Lorsque je cherche le “je”, la chose principale est que je ne le trouve pas.

 

Rupert : Nous ne trouvons pas un objet, c’est-à-dire nous ne trouvons pas une pensée, une image, une sensation ou une perception.

Toutefois, lorsque nous disons “Lorsque je cherche le “je”...”, là, précisément, nous faisons référence au “je” qui est présent dans la recherche. Ce “je” qui cherche peut ne rien trouver, mais est néanmoins présent dans la recherche.

Imaginez que vous vous trouvez au milieu d’une pièce et essayez de faire un pas en direction de vous-même (par vous-même, je fais référence ici à votre corps). Dans quelle direction allez-vous vous tourner ? Aucune ! Tout pas serait un pas dans la mauvaise direction.

Imaginez maintenant que vous essayez de vous éloigner de vous-même. Où iriez-vous ? Où que vous alliez, vous vous trouverez présent, trop près pour être connu ou vu objectivement et pourtant présent là, au centre-même où que vous vous trouviez.

Maintenant, ayant découvert que vous êtes à la fois connaissant et présent, mais sans qualités objectives, essayez, en tant que Présence-Connaissance que vous vous savez être intimement, de bouger “hors de” ou “vers” vous-même. Où iriez-vous ? Où pourriez-vous aller ?

Voyez que la Présence-Connaissance que vous êtes, est intimement au centre ou au coeur de chaque expérience. C’est trop proche pour être connu comme un objet, mais trop intime et immédiat pour ne pas être connu.

C’est la connaissance elle-même.


lundi 31 mai 2021

• Je sais et j’ai réalisé que je suis ce que je suis - Nisargadatta Maharaj


Le dialogue, un soir, a été entamé par un jeune Canadien, vêtu d’un Lungi et d’un Kurta. Il disait avoir vingt-trois ans, mais il semblait à peine sorti de l’adolescence. Il portait autour du cou une élégante petite croix en argent sur une chaîne délicate. Il a dit qu’il était tombé sur le livre « Je suis » dans une librairie de Bombay quelques jours au paravant. Un coup d’œil rapide à quelques pages a fait naître en lui le désir de rencontrer Maharaj en personne. Depuis, Il avait déjà parcouru le livre en lisant presque continuellement, après-midi, soir et nuit, et avait terminé les deux volumes il y a quelques heures seulement.

Nisargadatta Maharaj : Vous êtes si jeune. Je me demande depuis quel âge vous vous intéressez à la quête spirituelle.

Visiteur : Monsieur, depuis que je me souviens, j’ai été profondément intéressé par l’Amour et Dieu. Et j’ai fortement ressenti qu’ils ne sont pas différents. Quand je suis assis en méditation, je……

N.M : Attendez un moment. Qu’entendez-vous exactement par méditation ?

V : Je ne sais pas vraiment. Tout ce que je fais, c’est m’asseoir les jambes croisées, fermer les yeux et rester absolument silencieux. Je ressens que mon corps se détend, presque en fusion, et mon esprit, ou l’être ou quoi que ce soit d’autre, se fond dans l’espace, et le processus de pensée est progressivement suspendu.

N.M : Très bien. Continuez, s’il vous plaît.

V : Très souvent, pendant la méditation, un sentiment d’amour extatique envahit mon coeur en même temps qu’une effusion de bien-être. Je ne sais pas ce que c’est. C’est au cours d’une de ces périodes que je me suis senti inspiré pour visiter l’Inde – et me voilà.
M : Combien de temps resterez-vous à Mumbay ?

V : Je ne sais vraiment pas. Je fais rarement de projets. J’ai assez d’argent pour vivre frugalement pendant une quinzaine de jours, et j’ai mon billet de retour.

N.M : Dites-moi maintenant ce que vous voulez savoir exactement. Avez-vous des questions précises ?

V : J’étais très confus quand j’ai débarqué à Mumbay. Je sentais que j’étais presque devenu fou. Je ne sais vraiment pas ce qui m’a amené à la librairie, car je ne lis pas beaucoup. Au moment où j’ai pris le premier volume de  « Je suis », j’ai ressenti la même sensation intense que celle que je ressens pendant ma méditation. Alors que je continuais à lire le livre, un poids intérieur semblait se détacher de moi, et, alors que je suis assis ici devant vous, j’ai l’impression de me parler à moi-même. Et ce que je me dis à moi-même semble être un blasphème. J’étais convaincu que l’amour est Dieu. Mais maintenant, je pense que l’amour est sûrement un concept et si l’amour est un concept, Dieu doit aussi être un concept.

N.M : Et alors, qu’est-ce qui ne va pas ?

V : (Riant) Maintenant, si vous le dites comme ça, je n’ai aucun sentiment de culpabilité à transformer Dieu en un concept.

N.M : En fait, vous avez dit que l’amour est Dieu.
Qu’entendez- vous par le mot  « amour » ?
Voulez-vous dire que l’amour est le contraire de la haine ? Ou, voulez-vous dire autre chose, bien que, bien sûr, aucun mot ne puisse être adéquat pour décrire  « Dieu ».

V : Non. Non. Par le mot  « amour », je ne veux certainement pas dire le contraire de  « haine ». Ce que je veux dire, c’est que l’amour, c’est s’abstenir de toute discrimination en tant que  « moi » et « l’autre ».

N.M : En d’autres termes, l’unité de l’être ?

V : Oui, en effet. Quel est alors le  « Dieu » que je suis censé prier ?

N.M : Parlons de la prière plus tard. Maintenant, de quel  « Dieu » parlez-vous exactement ?
N’est-il pas la conscience même – le sens de l’être – que l’on a, et qui vous permet de poser des questions ?
« Je suis » lui-même est Dieu.
Qu’est-ce que vous aimez le plus ?
N’est-ce pas ce  « Je suis « , la présence consciente que vous voulez préserver à tout prix ?
La recherche elle-même est Dieu.
En cherchant, vous découvrez que « vous » êtes en dehors de ce complexe corps-esprit. Si vous n’étiez pas conscient, le monde existerait-il pour vous ?
Y aurait-il une idée de Dieu ?
Et, la conscience en vous et la conscience en moi – sont-elles différentes ? Ne sont-elles pas séparées seulement en tant que concepts, cherchant l’unité sans la concevoir, n’est-ce pas cela l’amour ?

V : Maintenant, je comprends ce que signifie  « Dieu est plus proche de moi que je ne le suis de moi-même « .

N.M : Souvenez-vous aussi qu’il ne peut y avoir de preuve de la Réalité autre que de l’être. En effet, vous l’êtes, et l’avez toujours été. La conscience part avec la fin du corps (et est donc limitée dans le temps) et avec elle la dualité qui est la base de la conscience et de la manifestation.

V : Qu’est-ce donc que la prière, et quel est son but ?

N.M : La prière, telle qu’elle est généralement comprise, n’est rien d’autre que la supplication de quelque chose. En fait, la prière signifie communion-unification-Yoga.

V : Tout est si clair maintenant, comme si une grande quantité de déchets avait été soudainement jetée hors de mon système, soufflée hors de l’existence.

N.M : Voulez-vous dire que vous semblez maintenant tout voir clairement ?

V : Non, non ! Pas « sembler ». C’est clair, si clair que je suis maintenant étonné que ce ne soit pas clair à un moment donné. Les diverses déclarations que j’avais lues dans la Bible, qui semblaient importantes mais vagues avant, sont maintenant claires comme du cristal – des déclarations comme : Avant qu’Abraham ne soit, je suis ; moi et mon père sommes un ; je suis ce que je suis.

N.M : Bien. Maintenant que vous savez de quoi il s’agit, quelle est la sadhana que vous allez faire pour obtenir la libération de votre  « servitude » ?

V : Ah ! Maharaj. Maintenant, vous vous moquez sûrement de moi. Ou, êtes-vous en train de me tester ? Sûrement, maintenant je sais et j’ai réalisé que je suis ce que je suis, ce que j’ai toujours été et ce que je serai toujours.
Que reste-t-il à faire ? Ou, défaire ? Et qui doit le faire ? Et dans quel but ?

N.M : Excellent ! Soyez simplement.

V : Je le ferai, en effet.

Puis, le jeune Canadien s’est prosterné devant Maharaj, les yeux remplis de larmes de gratitude et de joie.
Maharaj lui a demandé s’il reviendrait, et le jeune homme a répondu : « Honnêtement, je ne le sais pas. »
Quand il est parti, Maharaj s’est assis un moment les yeux fermés, le plus doux des sourires sur ses lèvres.
Il a ensuite dit très doucement : « Un rare » !

Je pouvais à peine saisir ses mots.
Je n’ai jamais revu le jeune Canadien, et je me suis souvent demandé ce qu’il était devenu.

Propos recueilli par Ramesh S. Balsekar.
Extrait et traduit de « Pointers from Nisargadatta Maharaj ».

jeudi 27 mai 2021

• La connaissance de soi est la seule véritable connaissance - Nisargadatta Maharaj

 


Connu comme un Sage hindou réalisé, Nisargadatta est maintenant généralement reconnu pour être classé parmi les plus grands maîtres exposant les enseignements de l'Advaïta.

Dans ce dernier ouvrage, la profondeur et la subtilité du traitement du sujet combinée avec l'approche étroitement raisonnée, font de ces dialogues des oeuvres pratiquement inégalées dans la littérature spirituelle.

Tel un miroir, Nisargadatta Maharaj nous amène ici face à l'image que nous nous faisons de nous-même et qui n'est absolument pas celle de la Réalité, de l'Un, immuable et ultime. Au fil de ces entretiens, il enjoint de voir clairement et lucidement ce qui n'est qu'une illusion, un mirage.

Il dit et redit avec force à tous ceux qui le visitent : « Ce qui vous lie, c'est de vous prendre pour ce que vous n'êtes pas ».

Dans ces paroles qui datent de la dernière année de sa vie, Maharaj va plus loin qu'il n'a jamais été ; ainsi, il déclare : « Cette connaissance de « je suis » ou d'« être » est un manteau d'illusion sur l'Absolu ». Maharaj revient encore et encore au concept/ vérité du « rien », nothingness, lequel, tel un mantra, traduit la non-dualité la plus absolue qui soit. Ce rien n'est ni néant, ni plénitude, car il les transcende tous deux.

Nous sommes ici, très certainement, au coeur même du Coeur de la non-dualité, dans sa forme la plus pure et la plus authentique qui soit.


© Extrait publié avec l'aimable autorisation des Éditions Accarias-L'Originel : 


M. : Cet état se réfère à l’enfant non né, j’ai essayé de le décrire comme brillant, glorieux, etc., mais c’est vrai- ment ahurissant ; vous ne pouvez pas essayer d’utiliser votre esprit ou votre intelligence pour le comprendre. Abandonnez ! Ne communiquez pas tout cela aux autres, mais recherchez-le, poursuivez-le et soyez-le ! Ne soyez pas paresseux ! Comment peut-on poser des questions sur cette chose, qui est en cours de discussion ? Il est agréable d’entendre ces paroles et ces déclarations particulières, qui « claquent » à ce moment, donnant une satisfaction momentanée, mais c’est là quelque chose de différent ; cela va vous changer. Toute expérience ou toute satisfaction que vous éprouvez est momentanée, et n’est destinée qu’à ce moment. Une fois ce temps écoulé, la satisfaction a disparu et tout est fini.


V. : Alors qu’est-ce qui est permanent et comment réaliser le permanent ?

M. : Comprendre tout ce qui est limité dans le temps et éliminer toutes les étapes limitées dans le temps. Celui qui reconnaît toutes ces étapes temporelles, celui qui est au-delà du temps, est antérieur au temps. Ne bougez pas. Vous ne pouvez comprendre toutes ces étapes limitées dans le temps qu’à partir d’un socle qui, lui, n’est pas limité dans le temps. Soyez là !

V.: Comment l’atteindre?

M. : Suivez le processus ; il n’y a pas d’autres mots qui peuvent être utilisés pour l’expliquer davantage.


V. : Par quels moyens, rituels, ou procédés peut-on y parvenir ?

M. : Mais n’est-ce pas au-delà de l’effort, au-delà de la compréhension ? Lorsque vous êtes l’instrument de l’entendement, toutes les sources de l’intellect sont mises de côté. Tout ce qui demeure est cet état. Actuellement, nous sommes pleinement en possession de cette volonté ou conscience. La conscience est le produit de l’essence de ce corps alimentaire. Tout ce qui arrive à cet être est de la "connaissance", peut-être même de la connaissance profonde, et nous nous y accrochons. Mais ce n’est pas la véritable connaissance. L’être est le produit de l’essence alimentaire ; il ne peut être la connaissance éternelle car il est limité dans le temps. Comprenez-vous cela ? N’essayez pas de réfléchir après avoir compris un peu de tout cela. Essayez de l’absorber et de vous en imprégner pleinement jusqu’à ce que vous vous stabilisiez dans votre véritable Soi.

V.: Je n’ai pas bien compris... Donc la question de l’abandon ne peut tout simplement pas se poser.


M.: Ce «je suis» est à nouveau le produit de ce corps de l’essence de la nourriture. Où est la question de connaître cela aussi ?

Ce que vous appelez « vous-même », ou « vous », est le produit de ce corps. Comment cet être peut-il comprendre « vous » la Vérité, vous l’Absolu ? Pour les ignorants, on peut faire un exposé qui dépende fortement du jargon spirituel sur le Brahman, sur ceci et cela – toutes les histoires... Cependant, quand il s’agit de se comprendre soi-même, il faut vraiment comprendre le vrai Soi.

« Vous êtes en vie » est un concept et il est faux. Dans ce corps, il y a le principe que nous connaissons sous le nom de « soi-même ». Ce principe n’a pas de forme, mais vous le comprenez comme la connaissance de « je suis ». Nous l’appelons aussi la conscience, la conscience-« je » ou l’être. Maintenant, les différents noms sont uniquement ceux de cette conscience. La conscience donne naissance au monde. Le monde est dans cette conscience. Essayez de comprendre cela.

C’est la seule façon de connaître le Soi ; à travers cette connaissance, vous pouvez vous connaître, savoir ce que vous êtes. Toutes les autres sortes de connaissance dans le monde sont des moyens pour vous permettre de gagner votre vie, d’obtenir de l’argent et de vivre dans le monde. Sinon, ce n’est pas du tout de la connaissance. La connaissance de soi est la seule véritable connaissance.

Dans la conscience universelle, il n’y a pas d’individus. Nous examinons différentes formes, nous leur donnons des noms comme « Dieu », « homme », « âne », etc. Mais en fin de compte, il n’y a que cette conscience, la conscience universelle. Et nous ne devrions pas nous identifier comme une entité séparée, un corps séparé. Nous sommes cette connaissance ; elle n’a ni nom ni forme. C’est là l’essence même de mon enseignement.

Deux étudiants étaient venus ici. Je leur ai dit : « Oubliez la spiritualité, suivez vos penchants habituels, faites vos devoirs habituels, abandonnez simplement la spiritualité. » Pourquoi leur ai-je parlé ainsi ? Je me suis impliqué dans la spiritualité, dans les affaires de la spiritualité, et finalement j’ai perdu cet amour du soi aussi. Je n’ai plus d’amour pour le soi [qui a un nom et une forme]. C’est la raison.

Le point d’ancrage pour chacun est l’amour pour le soi, la conscience, l’état du [moi] « j’aime » : c’est là le lien principal. Je commence la spiritualité au nom de la seule connaissance de soi, parce que je m’aime, j’aime « être ». Et je voulais savoir ce qu’est Dieu. Et savoir cela signifie la spiritualité. Dans ce marché, j’ai donc perdu Cela ; je ne suis plus fasciné par cet amour d’« être ». Parce que c’est la principale servitude, la principale condition, le « j’aime-je ». Tant que la respiration vitale fonctionne, tant que le pouls bat, jusque-là il y a cet amour d’« être », alors il y a la conscience. Lorsque le souffle vitale quitte le corps, le pouls s’arrête et le « je suis » n’est plus. Comme mon amour d’« être » est complètement terminé, épuisé, je n’ai plus aucune fascination pour cet état de « j’aime-je ». Par conséquent je n’ai plus d’amour pour personne [ne suis plus lié par personne]. Nous nous engageons normalement à aimer quelqu’un d’autre du point de vue principal que j’aime toujours à « être ».

J’appelle cela, notre « crâne », un pot en terre. Tant que ce pot en terre n’est pas proprement cuit, il faut aller chercher la connaissance ailleurs. Quand il sera correctement cuit et qu’il sonnera bien, vous serez alors en mesure de comprendre ce dont je parle. Mais que se passera-t-il après que vous avez accepté d’écouter mes discussions ? Le pot va éclater, il va se fissurer.

Rituellement, pendant l’incinération du corps, le fils doit allumer le feu ; puis, nous prendrons un pot en terre, rempli d’eau, et nous le mettrons dans un petit trou que nous aurons fait ; puis le fils se déplacera autour de ce bûcher funéraire mais dans une « mauvaise » direction. Normalement, la rotation consiste à maintenir à droite la chose, en se déplaçant dans le sens des aiguilles d’une montre [et de la marche cosmique], mais ici, l’objet est maintenu à gauche, donc le fils se déplace dans le sens inverse des aiguilles d’une montre. Après quelques trois circumambulations, il jettera le pot de terre à l’arrière [du bûcher funéraire], et non à l’avant, et il continuera à chanter. 

Ainsi, lorsque vous viendrez ici, vous serez vous- même « brûlé ». Quelle que soit votre identité, quelle que soit l’idée que vous vous faites de vous-même, vous serez brûlé [par le feu de la connaissance]. Aimeriez- vous ce type de connaissance, celle que j’expose ici ? Cet amour d’« être », cette conscience, non sollicitée, spontanée, elle est venue – sans raison. Et depuis lors, elle s’occupe de toutes les activités. Toutes ces activités mon- daines ne sont dues qu’à cela, l’amour de soi, l’amour d’« être ». Mais l’amour de soi n’est pas réel. Il ne peut pas être éternel, c’est une phase passagère. Toute cette connaissance, en dernière analyse, n’est d’aucune utilité. Puisque vous allez abandonner cette même conscience, finalement ce que vous avez entendu ici n’est d’aucune utilité. Parce que la connaissance n’est innocente que dans le domaine de la conscience.

Mais après avoir entendu ce que j’ai dit, si vous le gardez en mémoire et en raison de votre association avec cette connaissance, une nouvelle connaissance va égale- ment germer en vous. Tout cela n’est pas vraiment utile. Mais il n’y a qu’une seule utilité : vous pouvez faire étalage de votre savoir devant les masses ignorantes, et vous aurez une chance de devenir un guru.

Avec la connaissance que vous aviez au départ – celle que vous avez entendue au départ et celle qui a germé en vous –, lorsque vous comprendrez et réaliserez enfin tout cela, vous arriverez certainement à la conclusion que tout ceci est irréel, inutile. Néanmoins, ayant réalisé cela, vous aurez une certaine stature dans le domaine de la spiritualité et les gens afflueront vers vous, écouteront ce que vous dites. À ce stade, quoi qu’il vous arrive, vous pouvez tout simplement l’effacer. Car pour les masses ignorantes, ce sera une connaissance profonde. Mais dans ce « marché », ce qui se passera, c’est que vous serez élevé à une très haute stature : celle de guru. Alors, attention !

L’acquis principal, le seul capital primaire que toute chose possède, n’est que cela : le sommeil profond, l’état de veille et cette petite touche de « je suis » – rien d’autre. 

dimanche 2 mai 2021

• Immuablement stable et en veille constante - Rûmi

IL est le vrai Ami de Bien,

Celui qui le coeur

touché par la Grâce peut révéler

la forme du Sans-Forme devant vos yeux ;

Qui enseigne la voie simple, la vérité ultime 

sans prérequis, ni rites ni cérémonies ;

Qui ne vous fait pas fermer la porte, 

retenir votre souffle, et renoncer au monde ;

Qui vous fait inlassablement percevoir l'Esprit 

suprême partout où le mental s'attache ;

Qui vous enseigne à être calme, simple et naturel 

au milieu de toutes vos activités.

Sans peur, toujours immergé dans la félicité,

immuablement stable et en veille constante, 

Il garde l'esprit du yoga au milieu des plaisirs.


samedi 1 mai 2021

• Laissez-vous porter par le courant des choses... - Huang Po

 

Aujourd'hui et à tout instant,

lorsque vous vous déplacez ou restez debout,

assis ou couché,

entraînez-vous uniquement à la non-pensée...

Que cela vous prenne trois, cinq ou dix ans,

il faut que vous ayez un éclair d'expérience...

Vous n'avez qu'une chose à faire :

à tout instant, sans vous appuyer sur rien,

ni vous fixer nulle part,

laissez-vous porter par le courant des choses.

Personne ne saura qui vous êtes,

mais quel besoin avez-vous qu'on vous connaisse

ou vous ignore.

Vous aurez l'esprit ferme, sans faille,

et pourtant tout le traversera sans s'y incruster.

Vous goûterez alors à la silencieuse coïncidence...

Dans un tel état d'esprit un,

les expédients ne sont que des ornements.

Ces montagnes bleutées qui nous comblent le regard

et les univers perdus dans l'espace

forment une seule terre de blancheur...

et tous les êtres vivants

sont des manifestations de l'Éveil.

mardi 27 avril 2021

• Co-Vide


 

mardi 20 avril 2021

• Le "je suis" n'est pas de nature temporelle - Jean-Marc Mantel

Un enseignement de non-dualité moderne. Par sa précision et sa clarté, cet enseignement a la qualité des grands enseignements qu'il prolonge.

 L'enseignement de Jean-Marc Mantel invite continuellement le questionneur à tourner son regard du monde perçu vers ce qui le perçoit. Il invite à négliger la pensée objet et à habiter la conscience-témoin.

Vient alors naturellement la question du « comment faire ? ». Comment habiter la non-pensée qui ne connaît pas la souffrance ? Ce livre enseigne un chemin du "comment faire".

La pratique spirituelle présentée ici est une pratique de l'écoute silencieuse de ce qui se manifeste en nous.

Pour le personnage identifié à son histoire, la pratique est un chemin qui amène à un glissement d’identification. C'est un abandon de l’identification au monde objectivable et instable (pensées, émotions, sensations que l’on croit être soi), au profit de l'identité réelle et stable d’être l’ultime sujet qui écoute le monde changeant.

Cette "pratique" requiert-elle beaucoup d'efforts pour éviter l'éparpillement mental ? L'effort est-il contre-productif pour le lâcher-prise ? Faut-il accepter tout ce qui se manifeste en soi ? ... Toutes ces questions trouveront des réponses limpides et imagées.

Par sa précision et sa clarté, cet enseignement a la qualité des enseignements des grands maîtres spirituels, qu'il prolonge, la modernité en plus. Il ne peut pas manquer d'illuminer ses lecteurs.

© Extrait publié avec l'aimable accord des Éditions Accarias-l'Originel : 

La réalisation

de l’intemporalité de l’être

Dans le livre La Crème de la libération de Tandavarya Swami, la phrase : « Celui qui a oublié sa vraie nature alterne naissance et mort » m’a interpellé. Comment trouver sa vraie nature? Dans le présent « je suis » ?

Ce n’est pas vous qui pouvez trouver votre vraie nature, ce n’est qu’elle qui peut vous trouver. Laissez-vous trouver.

Le « je suis » n’est, en effet, pas de nature temporelle. Il pointe vers l’intemporalité de l’être.

Peut-on se libérer du karma en vivant constamment dans l’instant présent ?

En réalité, vous ne pouvez vivre en dehors de l’instant présent, car toute pensée du passé ou du futur s’inscrit aussi dans la conscience présente. La conscience présente est la source du présent. Le présent est la source du passé-futur. Il les contient tous deux.

Le karma est le fruit de la pensée. Il est indissociable du personnage créé par la pensée. Dans l’absence du personnage, il y a présence. La présence est sans karma, car elle n’est jamais née, étant, de toute éternité. Seul ce qui naît subit la loi du karma. Ce qui ne naît pas, en est libre.

La forme, la non-forme, est-ce une voie possible vers la dissolution du moi, ou bien seul l’instant présent compte-t-il ?

La conscience est à la fois la forme et le sans-forme. Le sans-forme est sa nature pure. La forme est le revêtement qu’elle prend. Ce que vous êtes, dans la réalité de votre être, transcende les notions de passé, présent, futur. Celles-ci sont créées par la pensée. Elles n’existent pas dans la non-pensée, ni dans le silence mental du sommeil profond.

***

Hier soir, sur la route, j’écoutais une chanson et le chanteur dit : « What if there was no time? » (« Et si le temps n’existait pas ? »). J’ai eu comme un flash. Je me suis rendu compte que toutes les pensées étaient reliées en notre croyance au temps. Pas de temps = pas de peur = pas de projection = etc. Que conviendrait-il de faire maintenant ?

Rester tranquille et laisser les projections mentales s’éteindre d’elles-mêmes.

***

En se libérant de la croyance que vous n’y habitez pas.

Comment éviter de nous laisser entraîner par notre imagination ?

En ramenant l’attention sur ce qui est immédiatement présent.

Doit-on porter notre attention sur les sensations, les perceptions du corps ?

C’est une manière de réintégrer le présent.

Accorder toute notre attention à nos activités quotidiennes ?

C’est ainsi que la méditation imprègne l’action.

***

Y aura-t-il toujours des manifestations perçues ? Sommes-nous une permanente impermanence ?

Nous sommes la permanence au sein de laquelle se déroule l’impermanence. Pour la permanence que vous êtes, la temporalité est inexistante. La permanence est, par nature, intemporelle. L’idée de la temporalité naît avec la pensée, et meurt avec elle. Dans le vécu qui est présent en vous, dans la non-pensée, les questions d’ordre temporel sont absentes, car le mental est absent. La mer, dont la profondeur est toujours silencieuse, ne s’inquiète pas du bruit des vagues en surface, qui font partie d’elle-même. De même, la conscience est à la fois immuabilité et mouvement. C’est à partir de l’immuabilité qu’est perçu le mouvement. Le mouvement ne peut, lui, percevoir l’immuabilité, car le contenu ne peut percevoir le contenant. Seul le contenant peut percevoir le contenu.

***

Pourquoi faisons-nous tous semblant d’ignorer que chaque instant passé jamais n’est comme un autre, jamais ne reviendra, jamais ne ressemblera au prochain. Dans l’instant qui est une feuille voltigeant, il n’est pas de séparation entre la feuille et l’instant, il n’y a alors que la danse joyeuse. Qu’est-ce qu’il manque à ma compréhension pour que le fait de goûter à la magie d’une seule seconde ne suffise pas ?

Tant que l’intemporel est cherché dans le temporel, il y a manque et frustration. Bien que votre nature se réfléchisse dans le monde objectif, elle ne peut se réduire à lui. « Rendez à César ce qui appartient à César, et à Dieu ce qui appartient à Dieu. » Il en est de même pour la conscience et ses reflets, qui doivent être artificiellement séparés, afin que le temporel soit vécu à partir de l’intemporel, et non à partir de lui-même. L’eau, aussi, doit être séparée du vin, afin qu’elle apparaisse dans sa pureté originelle, et puisse ensuite être reconnue dans le vin. Bien que le temporel soit tout autant conscience que l’intemporel, il n’en est qu’un de ses aspects. Et c’est à la lumière de l’intemporel que le monde prend toute sa beauté et majesté. Il apparaît alors comme sa directe émanation, brisant ainsi la frontière entre manifesté et non-manifesté. Ultimement, tout est un.

Je ne comprends pas que l’intemporel ne puisse pas être cherché dans le temporel, de même que le mental ne puisse pas objectiver sa source.

Si vous êtes sur une piste de ski, et que votre regard est porté vers l’aval, il vous est impossible de voir ce qui est en amont. Votre regard doit se détourner de l’aval pour se tourner vers l’amont, s’il veut pouvoir le voir. Maintenant, si votre regard veut se regarder lui-même, il réalise que cela n’est pas possible, car pour se regarder, il devrait se diviser en deux, un témoin et un objet. Comment séparer l’eau du vin? Ne pas comprendre et chercher induisent une sorte de vide intérieur !

***

Peut-on dire qu’il y a un flux d’énergie universelle qui me traverse, ainsi que toute existence ou toute action, et n’est pas réellement mené par une entité séparée ? Cette entité étant une illusion, une erreur de compréhension ? 

Ce flux d’énergie est la source de l’action. Il n’y en a pas d’autre. Le moi qui prétend en être la source n’est qu’un imposteur qui cherche à s’approprier ce qui ne lui appartient pas.

Il semble de plus en plus facile de faire confiance... Faire confiance à la vérité et l’amour, qui est l’essence de la vie. Une de vos paroles m’a particulièrement aidée. Elle parlait du ressenti d’un saisissement : « C’est une brèche ouverte dans la digue... C’est sans retour... La digue sera emportée. » Merci pour la bonne nouvelle ! Elle peut prendre du temps avant d’être emportée, mais là où le temps n’est pas, cela ne fait alors aucune différence !

En effet.

De toute évidence, je suis l’intemporel, qui n’a ni attente, ni besoin, ni existence... Il semble que la clarté de l’instant brûle du feu de cette connaissance qui se réalise sans effort, mais nécessite une attention tournée vers soi ?

Oui, une attention tournée vers le Soi, vers ce qui précède tout mouvement manifesté. On peut dire qu’il s’agit du der- nier effort, celui nécessaire pour briser les résidus d’identification à la mouvance des phénomènes, et permettre l’établisse- ment dans l’immuabilité du Soi.

L’affirmation « je suis l’intemporel qui n’a ni attente, ni besoin, ni existence... », est sans retour. Elle sonne juste et elle peut être gardée comme cela.

Oui, le « je suis » pointe vers la pure intemporalité de l’être. Dire : « Je suis l’intemporel » est donc une réalité plus vivante et absolue, que de dire « je suis M. ou Mme Untel ». La première affirmation désigne la nature véritable de l’être, la seconde, son expression transitoire phénoménale.