lundi 30 octobre 2023

• La manifestation est l’absolu mis en forme - Jean-Marc Mantel


   Dans la perspective ordinaire, l’être humain fonde le sens de son identité sur sa mémoire, son activité mentale, son corps : « Je suis ce personnage pensant avec tous ces souvenirs. Je suis ce corps avec son histoire. Voilà qui je suis. » Ceci mérite d'être questionné. 

   Avec l’écoute des dimensions corporelle et mentale de notre existence manifestée, nous disposons de deux accès immédiats pour nous ouvrir à ce continuum de présence sous-jacent au monde perçu. 

   L’écoute du corps nous permet de nous trouver en tant que conscience spacieuse et de nous désidentifier du corps physique. L’écoute de l’activité mentale nous permet de nous trouver en tant conscience lumineuse d’arrière-plan. La méditation nous apprend à nous désimpliquer du perçu et à nous aligner sur ce qui perçoit, c’est-à-dire nous-même.

   Reste un troisième et dernier volet de cet enseignement : celui de la conscience elle-même.  Les mots de Jean-Marc Mantel nous renvoient sans distance et sans attente à notre identité sans forme. Cette réalisation d’être conscience ne se produit pas pour un esprit identifié au corps et aux pensées. Elle se produit justement avec l’évidence de ne pas être le corps-mental. 

   Comme le réitère Jean-Marc à maintes reprises, « tout est conscience ». La manifestation du monde n’a d’existence que par la conscience immédiate qui la constate. Elle en est sa trame. Tout arrive maintenant. Même le passé n’est que mémoires qui émergent maintenant. Tout est maintenant, et maintenant est conscience.

     Dans cette quête actuelle effrénée vers le bien-être, ce livre ramène le lecteur vers une idée bien plus fondamentale : la vérité sur ce que nous sommes.


© Extrait publié avec l'aimable accord des Éditions ACCARIAS L'ORIGINEL


Tant que le mental est tourné

vers le mouvement des vagues,

le silence de la profondeur

est ignoré.


La non-dualité 

J’aimerais avoir votre aide pour mettre en ordre ce que j’ai appris sur la non-dualité. Ainsi, il n’y a que la conscience qui existe. 

Oui, tout est conscience, et la conscience est le tout. 

La manifestation est, par essence, duelle, structurée en paires d’opposés : le jour et la nuit, le froid et le chaud, la lumière et l’ombre, etc. Alors que l’absolu, qui englobe tout, ne peut être duel. 

En réalité, la manifestation n’est pas non plus duelle, car elle est l’absolu mis en forme. Du point de vue de l’absolu, il n’y a pas de dualité. Chacune des manifestations n’est que l’expression de lui-même, et n’est donc pas différente de ce qu’il est. La dualité des paires d’opposés n’est qu’une apparence, tout comme vos deux mains qui, à un regard non averti, peuvent sembler séparées. 

En tant que petit moi, on semble avoir une existence réelle, autonome, et c’est ainsi qu’on croit qu’il y a quelqu’un qui souffre ou qui a du plaisir. 

Oui, on peut le dire ainsi. 

Sachant que l’on est l’objet d’une illusion, qu’attendons-nous pour nous éveiller ? 

Vous, en tant qu’essence princeps, ne dormez pas. Le sommeil n’est qu’un état du mental. Il est transitoire. Il ne concerne pas ce que vous êtes. 

Serait-ce totalement inutile, voire nuisible, d’avoir une compréhension uniquement intellectuelle de la situation ? 

La compréhension intellectuelle donne un tableau de la situation, et des personnages qui la composent. Elle postule l’existence d’un Soi, intelligence suprême, qui organise le monde. Elle vous maintient sous l’apparence d’un moi, qui connaît le Soi en tant qu’objet, idéal conceptuel. Tant que per- dure une distance, aussi ténue soit-elle, entre le connaisseur et l’objet de connaissance, la souffrance se maintient, celle de l’exil et de la séparation. 

Il semble pourtant bien y avoir une relation sujet-objet : la conscience sujet qui observe les objets qui apparaissent et disparaissent en elle (pensées, émotions, sensations, perceptions...). Est-il encore question de distance dans ce cas ? 

Vous êtes cet arrière-plan immuable dans lequel la pensée apparaît et disparaît. Vous ne pouvez l’observer, car vous l’êtes. Vous êtes l’éternel sujet dans lequel le monde se réfléchit. Tout ce qui apparaît et disparaît en vous est indissociable de vous-même. Vous êtes à la fois le monde et le connaisseur du monde. Votre unité est inaliénable. Vous n’êtes jamais divisé. La division n’est qu’une idée. Sans cette idée, il n’y a qu’unité. Présence, être, absolu, ne sont que des concepts. La réalité de ce que vous êtes n’est pas un concept. Dans l’absence de tout concept, vous êtes. 

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Conscience, regard d’arrière-plan, vision, lumière

Comment définiriez-vous la conscience ?

La conscience est ce qui est conscient. C’est à partir d’elle que vous connaissez votre corps, votre mental, vos émotions, et l’ensemble des perceptions. Elle est cela qui perçoit. Sa particularité est son omniprésence. Contrairement au contenu des perceptions, qui change d’instant en instant, elle est une permanence, dans laquelle s’actualise l’impermanence. Vous pouvez réaliser que vous êtes cela. Vous ne pourrez, toutefois, jamais vous saisir. Vous ne pouvez qu’être saisie. Vous ne pouvez jamais vous trouver. Vous ne pouvez qu’être trouvée. C’est cela le miracle de la conscience, que d’être toujours là, sans pour autant être quelque chose qui puisse être objectivé. Elle est quelque peu similaire au trou noir cosmique, qu’on ne connaît que par son influence sur les astres environnants, mais qu’on ne peut appréhender directement. C’est pour cela que c’est par l’élimination de ce que vous n’êtes pas, pensée, idée, projection, que se révèle ce que vous êtes.

Sommes-nous guidés par la conscience de telle sorte que rien n’est sous notre contrôle ?

Il n’y a pas de moi individualisé. La conscience est l’unique moi, l’unique contrôleur. L’attention ne pouvant être orientée sur deux objets à la fois, lorsque la conscience est engloutie dans la pensée, il n’existe rien d’autre que la pensée. Ce n’est que lorsque la pensée s’éteint que la conscience revient à elle- même, dans sa globalité indéfectible. Les moments de distraction sont ces périodes dans lesquelles l’écoute n’est pas habitée, et la pensée est investie. Le monde environnant est alors absent. Il réapparaît lorsque les sens sont à nouveau conscientisés. Le monde est une perception. La conscience en est le connaisseur.

Accepteriez-vous d’éclairer la nature du lien qu’entretiennent « états sans pensée » et « présence » ?

Nous connaissons la pensée, car elle est objet dans la conscience observante. Il y a ainsi conscience de la pensée. Nous connaissons l’absence de pensée, car elle est aussi objet dans la conscience observante. Il y a ainsi conscience de l’absence de pensée. Dans les deux cas, qu’il y ait objet ou absence d’objet, ce constat est fait à partir d’une conscience, qui ne peut être perçue, étant cela qui perçoit. Cette évidence de la conscience en tant que permanente présence, à partir de laquelle se fait toute objectivation, est illumination, identité à la lumière qui éclaire le spectacle, sans pouvoir s’éclairer elle-même. C’est l’aperception de la conscience, le « je suis conscience », qui dissout le sujet et l’objet dans sa propre unité.

Pouvons-nous dire que la conscience est à la fois individuelle, collective et universelle ?

La conscience est une. Qu’elle repose en elle-même, ou qu’elle se réfléchisse dans le mental collectif ou individuel, elle reste toujours identique à elle-même, libre, immuable et détachée.

La conscience prononce « Je suis ». S’ensuit un big-bang d’une myriade de formes animées de ce souffle, dont chaque être humain est aussi l’expression. Être imprégné de l’identité « Je suis avant toute pensée » devrait, tôt ou tard, permettre de débloquer le nœud de notre principale dépendance, à savoir l’habitude se s’identifier à une des ces expressions : le corps, la pensée « moi ». Au fond, Jean-Marc, tout n’est-il pas affaire seulement d’ identification ?

Oui. C’est la nature de la conscience de créer à chaque ins- tant des formes, qui naissent et meurent en elle. Lorsque la conscience s’identifie à la forme qui jaillit en elle, elle perd, ne serait-ce que l’espace d’un instant, la conscience de son unité et de sa globalité. De là, naît le sentiment de séparation, d’exil et de solitude. Ce même sentiment s’éteint lorsque la forme réintègre le sans-forme. C’est ce que vous vivez lorsque la non- pensée est pleinement habitée. Vivre la pensée à partir de la non-pensée signifie que la conscience ne se perd plus dans la forme qui jaillit en elle, qui ne remet plus alors en cause son vécu originel. Elle se sait être, sans que ce vécu d’être soit remis en cause par les naissances et morts qui se déroulent sans cesse en elle. 

Je cite quelques phrases que vous avez dites et que j’ai relevées dans un de vos enregistrements vidéo : « Vous ne pouvez pas être conscient de la conscience. Si vous étiez conscient de la conscience, cela voudrait dire qu’il y a deux consciences qui se regardent l’une l’autre. Mais, en réalité, il n’y a qu’une conscience. L’un ne peut se voir lui-même. Il faut être deux pour pouvoir se voir. La conscience ne peut pas se voir, sinon il faudrait qu’elle se divise. » Donc, d’après ma compréhension, pour voir, il faut être deux : 1, ce qui voit, et 2, ce qui est vu. Cela fait bien deux !

Oui, deux concepts, le concept de celui qui voit, et le concept de ce qui est vu, qui sont tous deux objets de vision. Et la vision est ce qui est, dans l’absence du concept de vision.

Finalement, qui s’identifie? Car le ciel ne s’identifie pas aux nuages, pas plus que la mer aux bateaux...

Personne ne s’identifie. Tout est conscience. Il y a conscience au repos, le Soi immuable, et conscience en mouvement, le monde et le moi.