lundi 6 mai 2013

• La voie ordinaire - Aquila Baltar


Ce texte provient d'une longue et intense quête spirituelle.

Quand je terminais ma médecine en 1994, après une spé­cialisation et une tentation hospitalière, mon intérêt s’est concentré sur la vie de l’Esprit. Après l’étude de la médecine du corps, celle de l’âme diraient les monothéistes. Cette quête s’est déroulée en assumant le rôle de père de famille tout en exerçant la médecine libérale.
J’ai parcouru, par le livre, les rencontres, la pratique, par le corps, le cœur et l’esprit, la plupart des traditions spirituelles du monde. Je n’ai jamais consacré moins de trois ans à cha­cune d’elles, et j’en pratiquais souvent plusieurs pendant la même période. Certaines me visitaient par cycles de plusieurs années, comme si de nouvelles expériences, ailleurs, me per­mettaient de revenir vers l’une d’entre elles plus profondé­ment.
Le processus était étrange, et j’avais plus l’impression d’être conquis puis d’être quitté par chaque tradition quand tout avait été fait, dit, quand tout avait été vécu. A chaque fois je partais en bon terme pour un autre voyage.
J’apprendrai plus tard que ce dynamisme de connaître est inhérent à ce qu’on appelle l’Amour. Je communiais, je méta­bolisais, et chacune de ces traditions me faisait le cadeau de construire une partie de moi-même, comme une subtile nour­riture, une offrande.
Mais je ne pouvais être résolu par aucune en particulier et le tout n’était pas la somme des parties. Ce voyage à travers les grandes traditions du monde, a fait de moi un spirituel multi­lingue en quelque sorte.
Sans comparaison mais par analogie, Le Bouddha historique lui-même n’avait-il pas pratiqué toutes les traditions acces­sibles du Nord de l’Inde ? L’un des vœux du Bodhisattva dans la tradition bouddhiste mahayana ne dit-il pas : «Aussi nom­breux soient les Dharmas, je fais le vœu de les connaître tous» ? Cette approche «multi-spirituelle» peut paraître incongrue de premier abord, mais elle ne paraît pas isolée, ni sans fon­dement. Ce vœu n’avait été pour moi qu’un élan spontané et je me reconnaissais en lui bien après que ma quête ait commencé.
Un jour vient où le parcours se termine, parcours plus ou moins long, plus ou moins complet pour chacun, et apparaît alors un autre processus où nous sommes rendus à la vie dans sa plus simple expression : le quotidien.
D’autres, rares, ont déjà vécu et on déjà parlé de ce pro­cessus, comme une révolution qui marque une rupture avec leurs héritages, leurs formations traditionnelles. L’exemple de Krishnamurti est le plus éloquent de ce point de vue. Les maîtres actuels de la non dualité, très en vogue, sont presque tous dans ce cas de figure d’une formation initiale tradition­nelle. Les maîtres zens sont très attachés à ce retour à la vie quotidienne. «Après l’extase, la lessive» titre l’un des ouvrages d’une autre tradition.
La plupart de ces maîtres ont pratiqué intensément une seule voie et, au bout du chemin, ils ont fait ce saut pour un autre paradigme qui est de se libérer du radeau selon la formule du Bouddha.
Ils ont alors témoigné de cette expérience, mais pour la plupart, sans la lier avec leur propre histoire, comme s’ils étaient des mutants de génération spontanée. Parfois par enthou­siasme, parfois par orgueil, ils oubliaient ce radeau encom­brant sous prétexte qu’ils n’en avaient plus besoin. On se gar­dait bien de livrer ce cheminement personnel alors qu’il était question de témoigner de l’insuffisance des chemins. L’icône du maître n’était ainsi pas entachée d’immaturité, même au passé.
Il n’est pas facile, quand on a longtemps voyagé à la recherche du Graal, de se souvenir du chemin, d’autant plus lorsque on est transformé par sa découverte, d’autant plus encore si les circonstances nous amènent à faire figure de maître patenté et surtout original.
Quelques uns, encore plus rares, et dont nous ne connais­sons pas toute l’histoire personnelle, semblent avoir eu le goût de ce retour à l’ordinaire sans approche traditionnelle. Mais le corollaire est qu’ils n’ont pas eu les mots pour le dire, et encore moins la possibilité de replacer cette expérience dans la totalité. C’est ce que l’une de ces traditions, par la bouche de Buddhaghosa, appellerait la connaissance du fruit, sans la connaissance du chemin qui y conduit.
Ce livre en prose rimée fait sans cesse des allers-retours entre cette voie ordinaire du quotidien à laquelle nous ramènent tous les vrais maîtres spirituels et cet univers traditionnel, si riche, que j’ai traversé.
Il faut bien comprendre que faire retour au quotidien n’est pas équivalent à ne jamais l’avoir quitté. Pour la plupart des hommes, il faut s’être éloigné d’abord, pour revenir et recon­naître alors, chacun, sa juste place dans l’univers, à l’image de la parabole du fils prodigue qui revient dans la maison de son père.
C’est aussi le sens profond du paradis dont nous nous sommes chassés nous même, partant pour la grande aventure de la conscience. C’est la richesse et l’intensité de la quête quinous permettent d’avoir un autre regard conscient sur le seul et unique monde qui nous est donné.
Les traditions sont abordées dans ce texte surtout par leurs limites, pour mieux inviter à ce saut dans l’ordinaire. Les pré­lèvements y sont faits au scalpel : ils sont précis, profonds, volontairement provocants et chaque pratiquant d’une tradition particulière saura les reconnaître quand il sera ques­tion de la sienne.
Les références et allusions à des points traditionnels précis figurent en bas de page, pour ceux qui ne sont pas familiers de l’une ou de l’autre des traditions évoquées.
La vision de ce texte va des traditions au quotidien et du quotidien aux traditions, comme une respiration. Le style est sans prétention et volontairement prosaïque.
L’absence de chapitre peut paraître inconfortable au lecteur. Mais n’est-ce pas de cet inconfort, qui reflète celui de la vie du mental, qu’il faut partir pour opérer incessamment ce mou­vement de retour à la tranquillité ? Cet inconfort n’est-il pas une condition pour que le fil conducteur du texte puisse être aussi découvert par le lecteur lui-même, par delà l’inconfort de sa propre vie ?
Ce phénomène de conversion du regard ne peut réussir que si le lecteur entreprend ses propres allers-retours.
Les textes spirituels traditionnels chantent le plus souvent leurs propres louanges de cette prétendue autre rive de l’Éveil, sans se mouiller et dans une langue étrangère souvent ardue. Ici, chaque pratiquant peut se laisser porter par le «passeur» qui l’emmène de l’autre côté du fleuve en venant le chercher là où il se trouve.
Celui qui, ici, se dit «passeur» n’a pas la prétention d’être totalement «passé». Quoi qu’il en soit, c’est à partir de l’expérience d’un nombre incalculable de ces «passages» en moi-même, que cette prose a jailli spontanément. La traversée est crue et sans compromis mais détendue et amicale, bien qu’il soit ici question de rien de moins que de la vie et de la mort.
Si cette vision déborde parfois les traditions spirituelles, c’est parce que je crois que l’esprit n’est pas fait pour rester parqué aux portes des cités. Il n’y a pas une vie spirituelle et une vie profane mais Une Vie. L’homme serait bien inspiré de retrou­ver cette unité.
L’évolution du monde actuel le prouve.
Ce livre se tient donc sur ce point d’équilibre et de rupture entre les traditions spirituelles et ce qu’on appelle l’Éveil, qui n’est en fait qu’une activité éveillée.
Il est un appel au grand saut pour ceux qui ont déjà une seule expérience traditionnelle.
Il est un réconfort pour ceux qui n’ont que le quotidien pour aborder l’esprit, sans avoir la prétention d’accéder à ce qu’on appelle pompeusement la sagesse et qui n’est en fin de compte que la simplicité.
Pour les chercheurs de vérité rompus aux voyages tradition­nels, j’espère qu’ils trouveront dans ces lignes la joie de recon­naître leurs propres expériences. Mais aussi de la jouissance à ce que le parcours puisse trouver une ébauche d’ordre, sans compromis, dans le grand puzzle de la vie, cette vie qui, in fine, n’est que le voyage de l’Esprit.
Cette récapitulation est à faire par chacun, pour lui-même. Qu’il en témoigne alors, à l’exemple de ces pages.
Ce texte a aussi pour le lecteur l’intérêt d’une approche com­parée des traditions spirituelles du monde, avec la valeur de ne pas être le fruit de considérations intellectuelles seulement, mais le fruit d’une pratique réelle. Certains sauront y retrou­ver ce que Frithjof Schuon appelait dans un de ses ouvrages l’unité transcendante des religions et que René Guenon n’aurait pas démenti.
La voie ordinaire vient après la quête. Si on montre assez tôt et assez clairement que c’est la vanité et l’arrêt de cette même quête qui sont les points clés de la réalisation, certains esprits, plus perspicaces que ceux du passé et que le mien, en trouve­ront plus tôt la porte.
Cette voie s’adresse aux «ordinaires», insérés dans la société, dans un monde de plus en plus difficile et désabusé. Ces esprits pourront ainsi trouver dans leur quotidien ce que d’autres sont allés chercher bien loin.
Certains de ces ordinaires, comme je le fus moi-même, se sentiront peut-être attirés vers l’une ou plusieurs de ces voies traditionnelles. Je les engage vivement à suivre cet élan. En effet, on ne peut faire mieux que d’acquérir sa propre expé­rience en fonction du stade où on se trouve sur le chemin.
Ils oublieront bien vite le grand tableau qui se dresse dans ce texte pour se consacrer à une de ses parties. Mais un jour prochain, dans cette vie ou dans une autre, puisse la graine de la libération ainsi plantée porter ses fruits.
Ami lecteur, ce livre est un témoignage.


1.     Tu l’as compris ami lecteur,
Je ne suis qu’un humble voyageur,
Qui ne peut étancher ta soif de rêveur.


2.     Comme toi j’ai rêvé, jusqu’à l’incandescence je suis allé,
Quand tes draps de larmes et de jouissances seront mouillés,
Tu pourras alors te réveiller.


3.     Profite de ce monde qui t’est donné,
Explore-le dans son entier sans te fixer,
Ne te contente pas d’une moitié ou d’une impasse de clocher.

4.     Remercier par l’éloge serait mentir,
Le faire par la critique serait trahir,
Je n’ai plus l’immaturité d’aimer ou de haïr.

5.     Je ne témoignerai pas de ces contrées vivantes ou perdues,
Mais de ce que, grâce et malgré elles, je suis devenu,
Voici venu le temps de se mettre à nu.

6.     Chaque tradition est un remède qui devient un poison,
Les sirènes envoûtent par leurs incantations,
L’homme apprend la musique ou devient un mouton.

7. Le  titan est fils caché de la terre, 
L’orant adore le ciel et le tonnerre,
Écoute le témoignage de l’homme ordinaire.

8.    Boire et manger, se laver et s’habiller,
Se loger et s’insérer, se soigner et travailler,
Voilà l’excellence résumée.

9.    Que d’autre aller chercher, 
Puisque sans cela tu ne peux rien donner,
Puisque là, tous les jours, tu es ramené ?

10.  Quand tu seras en mesure de t’assumer,
D’autres tu pourras aider,
Chacune de ces activités est une voie tracée.

11.  Ainsi, par la quotidienneté limitée aux nécessités,
Viendra la tranquillité, mère de la vision et de l’équanimité,
Alors tu pourras résonner.

12.  Mais entre la précarité matérielle ou mentale et cette arri­vée,
Il te faudra rêver et voyager,
Dans toutes les contrées où le désir a poussé l’humanité.

13.  L’art qui tente de tout dire avec la palette des couleurs émotionnelles,
La politique qui tente de tout réglementer par délire provi­dentiel,
La religion qui tente de circonscrire l’invisible pour contrôler la vie spirituelle.

14.  Le progrès qui n’en est pas un quand il ne limite pas unexcès démentiel,
Le sport qui n’est pas beau quand il gagne plus qu’une victoire éventuelle,
L’humanisme aveugle ou corrompu qui labellise les investis­sements véniels.

15.  Les médias qui te vendent ta pâtée et dont l’influence est démesurée,
Tes idéaux et tes tabous totalement conditionnés,
Les mercantiles qui font la pluie et le beau temps en toute impunité.

16.  La science et la technique, dont l’opulence n’est qu’obésité,
Tes relations amicales, dont le grand nombre dénote ta pau­vreté,
La vie sociale, par l’intérêt agité au nom des grandes idées.

17.  Regarde les pyramides des rois de la cité,
Les flèches des cathédrales tirées vers les divinités,
Regarde le ciel étoilé et réalise la vanité !

18.  Ami, il n’est pas question ici de pessimisme ou de frustra­tion d’émasculé,
J’ai moi aussi souffert et joui, telle la croix dressée, tel Casa-nova l'aîné,
Mais la contemplation s’est installée, fruit de la tranquillité.

19.  Dans ce monde je suis inséré,
Et avec lui je tourne du mieux qu’on peut jouer,
Mais je peux quitter la scène en toute liberté.

20.  C’est le privilège d’avoir tenu de la vie tous les rôles,
Que de savoir qu’aucun n’est vraiment drôle,
Et qu’on ne joue plus quand on est au pôle.

21.  Tu crois que le but de la vie spirituelle est d’être tout bon et tout gentil,
Que tous les chemins mènent à la sainteté des béni-oui-oui,
Fais plutôt la guerre aux niaiseries et aux compromis.

22.  Comment t’échapper de ce que tu n’as pas vécu ?
Comment ne plus espérer, ne plus rien attendre de l’inconnu ?
Comment demeurer avec ton quotidien si mal perçu ?

23.  Les hommes t’encouragent à la grandeur,
En exploitant ta cupidité, ta peur,
Chaque simple moment conscient de ta vie est une lueur.

24.  Ami, fais le tour de ta sphère avec passion, avec énergie,
Et reviens à la vie simple d’où tu es parti,
Là sont les merveilles de l’infini.

25.  Cet espace qui échappe à la loi des prix,
Cette loi qui exploite ton corps, ton mental, ton esprit,
Il est à toi ce lieu, si tu reviens vers lui.

26.  Tu crois qu’il est déjà parfait, que tout est accompli,
Repasse les plis et le film de ta vie,
Ne te mens pas, nettoie, simplifie.

27.  Dans la limite du trivial, du simple, contiens ton appétit,
Le merveilleux viendra sans que tu ne t’en soucies,
De la vacance de tes envies si normales aux yeux de l’ambiante idiotie.

28.  Si tu ne reviens pas ici parce que tu n’as pas compris la vie,
Elle se chargera par la souffrance, la maladie et l’ennui,
De finir ton apprentissage quand tu seras vieux et seul dans ton lit.

29.  Tu crois à l’amour, au partage, à l’interdépendance provi­dentielle,
Mais sache mon ami, tout cela est bienheureusement fonc­tionnel,
Le monde est vide comme une coquille de noix flottant dans ta prunelle.

30.  La complexité te fait croire à la machination ou à la créa­tion,
Mais tes neurones ne fonctionnent qu’à l’extrapolation,
La simplicité t’emmènera au-delà du par delà du dicton.

31.  Rêve que tu es, rêve que tu fais,
Un jour viendra où tu contempleras ton dynamisme niais,
Un jour béni, tu seras fait.

32.  Si tu ne travailles pas de ton corps ou de ton esprit,
Tu ne saisiras pas l’alternance du jour et de la nuit,
Tu mourras insatisfait avec des dettes karmiques à l’infini.

33.  Si tu travailles, tu as le privilège d’être en vacances,
Dans ce temps libre qui t’apparaît comme une béance,
Se trouve pour toi chaque fois une nouvelle chance.

34.  Ne le remplis pas de tout ce qu’on te vend ici,
Ni de tout ce qui te paraît si tentant d’être fini,
Mais demeure comme un imbécile tranquillement assis.

35.  Savoure ta victoire que les désœuvrés ne peuvent gagner,
Laisse passer les minutes et les heures qu’il faut pour décanter,
Et accueille les cadeaux qui te sont proposés.

36.  Tu connais cela n’est-ce pas, comme une brise qui ne dure pas ?
Mais à chaque fois reviennent ton patron, ta famille, tes pro­jets, tes tracas,
Un jour tu demeureras avec eux sans perdre cet état.

37.  Mais il te faut travailler jusqu’à une totale fluidité,
Ou bien changer d’activité pour sentir alors la liberté,
Dans le rêve ou dans les pleurs, la fuite n’est pas une bonne idée.

38.  La richesse rend faible et donne des appuis,
La pauvreté rend fort et arrache des soucis,
Là où elle veut la dignité fleurit.

39.  Noyé dans les concepts spirituels hautains,
Accaparé par le modèle des anciens,
Tu laisses échapper l’instant de tes mains.

40. Si l’un deux te satisfait plus de trois ans,

C’est que ton intelligence est faible, ton courage hésitant,
Tu caches ton confort de «suivant» sous l’étiquette d’un pra­tiquant.


© Extrait publié avec l'accord des Éditions Antoni-L'Originel

lundi 22 avril 2013

• Les mystères de la transmission - Krishnamurti



Avant-propos

Le présent ouvrage n’a pas pour but une quelconque remise en question de l’enseignement de Krishnamurti, mais tente de jeter un regard sur les répercussions, dans le temps et l’espace, qui ont pu se produire chez un fervent admirateur inconditionnel, en son temps, de cette nouvelle et puissante forme de pensée, émanant du personnage.

Il s’agit donc du cheminement d’un disciple de ce maître, bien que ce dernier réfutât ce terme, qui a fait l’objet de ce livre, dont les modalités d’exploration pourront surprendre.
           
Il n’a aucune prétention d’enseigner quoi que ce soit, mais simplement de décrire ce qui s’est passé à partir de l’écoute subjuguée d’un auditeur, interpellé par ses conférences, sous la grande tente  de Saanen, ainsi que par la lecture de ses livres.

L’auteur ne revendique nullement de détenir une quelconque vérité dans un domaine où la subjectivité et les contradictions foisonnent, d’autant que toutes ces supposées vérités ne sont faites que de concepts qui, en général, ne font qu’enrichir une mémoire déjà bien chargée de connaissances.

« Le mot n’est pas la chose », disait Krishnamurti, et la grande leçon qui apparaît dans une telle exploration réside dans le fait que cela pointe vers ce qui est, au-delà des mots et des paroles, plongeant directement dans le néant du non-savoir.

La grande facétie cosmique place les humains dans le statut paradoxal où il y a épuisement à comprendre ce qui ne peut jamais l’être, aboutissement très peu satisfaisant car cela annule chercheur et cherché.

C’est un saut dans l’inconnu où l’on arrive chez soi, avec la reconnaissance que nous y avons toujours été...


Chapitre I

Si Krishnamurti a été une étape marquante dans l’univers de l’exploration de l’humain, d’autres enseignements non-dualistes braquent la projection sur le fait que la personnalité autonome, disposant d’un libre arbitre présumé, n’est qu’une croyance illusoire, qu’il est très possible de vérifier directement et sans intermédiaire.

Très souvent, ce point essentiel est noyé dans le magma des interprétations de la pensée, et le siècle actuel génère des interrogations qui n’effleuraient pas les esprits des précédents habitants de la planète Terre.

En étendant l’observation à ce qui s’est passé dans le monde, d’après ce que nous pouvons en constater, le mammifère humain a toujours manifesté une forme d’intuition où il sentait que quelque chose devait exister, comme une puissance supérieure qui dirigeait et soutenait ce gigantesque 
déploiement cosmique.

Les noms donnés à cette intuition varient en fonction des pays et des races ; des groupes d’humains, subjugués par des précurseurs qui mettaient en forme cette intuition, ont créé des organisations appelées religions.

D’autres, en nombre plus réduit, ont suivi des enseignants éclairés à divers niveaux pour entreprendre une recherche plus spécifique.
Force nous est de constater que ces entreprises n’ont changé en rien l’état précaire et malheureux de la majorité des 
habitants de la Terre.

Qu’en est-il en réalité de cet élan vers l’inconnu, le sacré, le mysticisme, les croyances, si ce n’est pour remplir un vide abyssal et exorciser nos peurs les plus profondes avec le léger inconvénient de voir se traduire ces idéologies en divergences irréconciliables et tueries sans fin, qui perdurent jusqu’au troisième millénaire.

Le concept de « Dieu » a ainsi pris forme avec les multiples interprétations qui lui ont été attribuées, selon les pays et les races, avec le point commun de l’impérieuse nécessité, pour vivre dans l’épanouissement et la vérité, de suivre des enseignements, des pratiques, et toute une gamme de comportements dans un jeu magnifique où l’on s’intitule chercheur spirituel.

Cela peut se poursuivre la vie entière, et pour ceux qui n’abandonnent pas en cours de route, la tendance majeure qui permet à la pseudo personnalité de rester aux commandes sans grande difficulté, du fait que l’avènement de l’éveil signifie la fin de son règne. 

Si la voie dualiste propose un but à atteindre, la voie directe est jalonnée de prises de conscience qui permettent de détecter que les films qui défilent dans la pensée ne sont pas autre chose que les conditionnements et les formatages enregistrés à notre insu depuis la plus tendre enfance.

Ce recul nous amène à nous poser la question : ces programmes sont-ils réellement nous-même du fait qu’ils sont vus comme des réactions automatiques qui se projettent vers l’extérieur en toute inconscience ?

Si nous ne les saisissons pas, nous constatons que les pensées viennent d’une vacuité pour y retourner comme elles sont venues ; c’est ce genre de constat qui commence à nous rendre dubitatif sur le fait qu’il se pourrait que notre identification à la pensée ne soit qu’une croyance qui ne correspond pas à une réalité, jusqu’alors totalement occultée.

Ce genre de découverte, si elle bouleverse notre vision de nous-même, est en réalité une avancée considérable car elle pose les jalons vers la connaissance de notre nature véritable par expérimentation et non par des lectures ou discours faits par d’autres, inclus ceux de Krishnamurti.

C’est là où la notion de voie directe intervient, car il ne s’agit plus d’aller à la pêche aux savoirs mais d’intimement conscientiser que nous sommes  espace et temps, que ce qui s’élance à partir des sensations, émotions, pensées, jaillit de cette vacuité silencieuse et paisible.

Ainsi s’infiltre dans le corps-esprit une forme de maturité qui remet à sa juste place toutes les croyances, idéologies, opinions qui ne peuvent plus être prises au sérieux après de telles découvertes ; nous commençons à nous éveiller du rêve.

Quand le bruit mental permanent est vu pour ce qu’il est, un simple déploiement d’énergie auquel nous nous sommes identifiés, la bonne farce mise en place par le grand architecte est déjouée ; cela peut nous amener à une joie où nous commençons à comprendre ce que le terme libération veut dire.
Le fait de commencer à prendre conscience que nous ne sommes pas propriétaire de nos pensées mais qu’il s’agit du jeu d’une totalité impersonnelle qui anime les moindres détails des milliards de formes qui s’incarnent dans l’univers d’instant en instant.

Quand il est vu que ce surgissement de pensées apparaît et disparaît, ceux qui ont pu être suffisamment attentifs ont pu réaliser qu’il y avait souvent un silence entre deux pensées.

Lorsque cette vacuité silencieuse s’élargit, « le vide que nous sommes apparaît dans le néant absolu de notre nature intemporelle ». 

Cette audacieuse affirmation se révèle porteuse d’une simplicité peu admissible par le mental. La vie est tout ce qui est et ce qui peut être, elle joue simplement le rôle d’un individu qui se croit autonome et indépendant.

En fait, la source de vie habite le corps à sa conception et le quittera à la mort.

« Cette force de vie n’est pas autre chose que notre véritable nature ».

Découverte étonnante, nous sommes force de vie mais aussi une manifestation de cette force de vie dans le temps et l’espace.

Quelques phrases-clefs définissent très bien ce mystère :
La forme est vide, le vide est forme
La conscience manifestée est la même que la conscience non manifestée

Le physicien peut dire :
De l’énergie indifférenciée émane l’atome et ses composants, base de tout ce qui existe.

En somme, l’énergie qui anime le vivant est la vie à l’état pur ; elle manifeste l’univers ainsi que ce grain de poussière qui s’intitule être humain et s’oublie dans sa manifestation.

Quand elle se retire d’un corps, celui-ci redevient poussière ; ce qui, en final, n’a pas grande importance, cette manifestation particulière n’a aucune existence propre ; la supercherie de la vie favorise la croyance d’être une entité autonome, disposant d’un libre arbitre et séparée de la totalité, ce qui dramatise le problème d’une pseudo personnalité, grugée par son apparence et ses ressentis.

Une fois déjoué le grand malentendu de se croire séparé, l’identification à une identité fictive cesse, seul subsiste le grand vide ; il est vu alors que nous sommes un flot d’énergie qui se produit dans rien.

A la fin du corps, nous retrouvons l’unité d’avant la naissance, la pseudo identité ayant fusionné avec son origine, il n’y a plus personne pour mourir.
Si le rien que nous sommes n’est pas reconnu nous partons avec la croyance  qu’il y a quelqu’un qui meurt.
D’une façon comme d’une autre, la manière dont nous allons quitter le Monde n’est pas de notre fait et ne représente pas un but à atteindre, surtout lorsque la présomption d’être quelqu’un qui possède la vie est tombée.

La compréhension est tout, quoi qu’il se passe, c’est l’affaire d’une conscience qui s’est fractionnée en deux ; la seule alternative, pour l’humain, réside dans l’intégration de cette compréhension, là où explose tous les concepts dans le grand silence de l’unité retrouvée.

Du fait que nos décisions apparentes font partie d’une programmation qui nous échappe, pour la bonne raison que le parcours de chacun est déjà joué dans le grand ordinateur central, alors que nous croyons dur comme fer que nous avons choix et libre arbitre.

Cela peut être très frustrant, mais le contraire peut se produire ; les choses sont ce qu’elles sont et il ne peut en être autrement ; tout se passe dans le silence qui connaît tout ce qui arrive dans le théâtre des apparences.

Quels sont les signaux qui peuvent nous faire réaliser que nous sommes prisonniers d’un déterminisme aussi radical ?
Certaines modalités de nos existences courantes pourront peut-être nous aider à décrypter le mystère.

Tout au long de ce parcours de vie, il nous est possible de constater que nous fréquentons trois états bien définis : l’état de veille, l’état de rêve et le sommeil profond.
Successivement, ces trois états apparaissent et disparaissent mais la conscience impersonnelle sous-tend ces états dont elle est le substrat permanent.

Qui suis-je alors ? Ces trois états permanents qui se succèdent tout au long de la vie, ou l’énergie impersonnelle d’où surgissent ces trois états ?

L’aperçu le plus significatif qu’il nous est possible de vivre réside dans le sommeil profond ; cette phase est comme une plongée dans sa propre Source ; la pseudo personnalité disparaît. Nous la retrouvons à chaque réveil, en quelque sorte, on pourrait dire : le Monde existe parce qu’il y a quelqu’un pour le voir.

Lorsque l’état de veille est recouvré, l’individu reprend ses films et scénarios à l’endroit où ils en étaient. C’est comme l’histoire d’une vie où l’humain devient l’intermittent du grand spectacle de l’univers en mouvement pour quelques fractions de secondes par rapport à l’éternité.

Les découvertes qui peuvent nous apporter une vision objective des trois états, c’est que le déroulement dans le temps et l’espace obéit à une loi subtile, très révolutionnaire pour le mental contemporain.

La source de vie et ses innombrables manifestations, inclus l’humain, sont unifiées dans l’énergie intemporelle qui anime, d’instant en instant, toutes les situations que vivent les habitants de la planète, humains, animaux, monde végétal et minéral.
Cela mérite un approfondissement réaliste.


samedi 20 avril 2013

Regarder ce qui est - Gérard


Nous ressentons tous, à de nombreux moments, un manque, un sentiment de séparation, d’incomplétude. Alors nous recherchons le bonheur : un sentiment d’unité, de paix, de joie… Nous languissons d’un bonheur durable, et même permanent. Cependant, nos efforts ne comblent pas cette aspiration.
Et si ce manque n’était pas ce que nous croyons ? Et si seul un regard innocent et direct permettait de changer de perspective, de « recentrer » cette quête et de la voir s’achever ?
Ce livre propose d’aborder ce qui est et ce qui arrive sous un nouvel angle, celui de la « perspective non duelle ». Elle est clairement expliquée ici et s’intègre facilement grâce à de nombreux exercices simples et accessibles à tous.
Au fil des pages, Nous sommes invités à découvrir par nous-même ce qui a toujours été profondément su en nous.
L’auteur nous apprend de manière très pédagogique à poser un regard neuf sur les événements de notre vie et tout ce que nous ressentons, pensons, percevons. Nous réalisons alors que les choses ne sont pas telles que nous les pensons.
En définitive, grâce à la « magie » d’un regard libre et accueillant, dépourvu de tout présupposé, elles se dévoilent à la fois plus simples, plus belles, plus tranquilles et plus joyeuses.
« C'est à une forme de médecine de l'esprit que nous invite l'auteur, en le dépouillant de ce qui l'empèse, et en révélant ainsi la beauté qu'il cache, la beauté propre à chacun et à chacune d'entre nous. »                             
Extrait de la préface du Docteur Jean-Marc Mantel
Docteur en médecine, psychothérapeute, formateur et coach, Gérard a longtemps cherché la Paix, l’Unité, l’Éveil… Après des années de recherche, il a finalement réalisé qu’il n’y a pas d’individu séparé. 
Ouvrage publié aux Éditions Accarias l'Originel
Site Internet de Gérard : Regarder Ce Qui Est

Introduction
Au fil de ces pages, nous allons aborder et approfondir ce qu’il convient d’appeler « la perspective non duelle (1) », en insistant sur la « magie » d’un regard accueillant.On retrouve cette perspective dans toutes les religions, elle traverse les siècles au sein du soufisme, du bouddhisme zen comme du dzogchen ou du chan, de l’hindouisme (advaïta vedanta), et même chez certains mystiques chrétiens tel Maître Eckhart.
Ce n’est pourtant ni une religion, ni une croyance, ni même un courant spirituel ou une philosophie.
Seulement une perspective, un regard ouvert, orienté vers nos croyances, notre vision du monde, de la vie et de nous-mêmes.Un regard aussi libre que possible de tout a priori, de toute connaissance, et même de toute opinion à propos de ce qui se passe.Un regard conscient de ce qui arrive et du fait que c’est exactement cela que nous vivons, ressentons, pensons.
Un constat de la réalité telle qu’elle est.
Mais ne nous y trompons pas, ce constat est loin d’être anodin ! Il est profondément « révélateur ».
Ainsi un synonyme de « non-dualité » pourrait-il être « réalité ». Mais une réalité qui ne se dévoile qu’au travers de ce regard, porté sur les choses et les événements et qui, par sa magie propre, totalement naturelle, révèle ce qui a toujours été présent mais est oublié à force d’être vu.
Ceci implique un point crucial. De tout ce qui est dit ici, il vous est absolument demandé de ne rien croire sur parole.Il vous est proposé de découvrir par vous-même ce qui a toujours été profondément su en vous, de le voir, de le dévoiler, de le « révéler ».
Au fil des chapitres, je vais vous exposer divers exercices. Je vous invite à prendre tout le temps nécessaire pour les faire. C’est grâce à eux que vous pourrez facilement approcher puis comprendre la perspective abordée ici.
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Avant de commencer, un constat s’impose.Depuis des millénaires nous recherchons tous le bonheur : un sentiment d’unité, d’harmonie, de tranquillité ou quelque autre nom que nous lui donnions. Un bonheur durable, et même permanent.Pour quelle raison ? Parce que nous ressentons tous, à de nombreux moments, un manque, un sentiment de séparation, de dysharmonie, etc.
Cependant, force est de constater que, quels que soient leurs avantages, ni les avancées technologiques, ni les efforts déployés en matière de « développement personnel » ou de loisir, ni le confort moderne, ni aucune acquisition matérielle ou culturelle, aucune réussite familiale ou sociale... n’ont comblé cette aspiration.
Et si ce manque n’était pas ce que nous croyons ?Et si un bonheur permanent ne pouvait pas et n’avait pas à être atteint de la manière dont nous le recherchons habituellement ?
Et si un « retournement », un changement de perspective, de point de vue, devait s’effectuer ?
Et si seuls un certain nombre de prises de conscience, « d’insights », de « réalisations », facteurs de grands changements, nous permettaient de « recentrer » notre quête et de la voir s’achever ?
C’est pourquoi ce livre vous propose d’aborder ce qui est et ce qui arrive sous un nouvel angle qui, je l’espère, vous paraîtra rapidement plus « réel » que le regard porté habituellement sur le monde.
 Nous allons ensemble, si vous le voulez bien, porter l’attention sur des faits qui ont toujours été là mais qui sont restés masqués par une sorte d’hypnose collective et, surtout, par un sentiment erroné qui nous conditionne tous depuis le plus jeune âge, et dont nous sommes le plus souvent inconscients.
La question qui se pose à vous maintenant, ami lecteur, est la suivante : êtes-vous prêt à être d’une honnêteté foncière et à remettre en question des croyances parfois très intimes, qui sont en réalité erronées et porteuses de désagréments sans fin ?
Entrons dans le vif du sujet avec quelques exercices très simples.

(1) Expression utilisée par le Dr Jean-Marc Mantel, auteur de nombreux ouvrages publiés aux Éditions de la Mésange dont par exemple Ouverture à la grâce
Chapitre 1 - Premiers pas
Je vous invite à écouter les sons, les bruits alentour (1). Remarquez-vous un intervalle de silence entre eux ? Si les bruits sont trop fréquents, allez dans un endroit plus silencieux. Et prêtez attention à l’absence de bruit entre deux sons, prêtez attention au silence, écoutez-le. Que se passe-t-il ? Remarquez-vous que le silence vous « gagne » ? Tout se passe alors comme si le silence se faisait en vous, comme si vous rejoigniez ce silence. Le mental se tait, une détente se produit, une tranquillité douce apparaît.Puis prenez le temps de remarquer que le silence n’est pas complet. Peut-être entendez-vous un son alentour, ou les battements de votre cœur… Et que ces sons apparaissent au sein même du silence : le silence ; un son en son sein ; le silence, aussi court soit-il.Autrement dit, pour pouvoir entendre tout bruit, il faut que préexiste le silence. Sans silence de fond, impossible d’entendre quoi que ce soit.Restez avec cela quelques instants.
Ensuite, percevez l’espace qui vous entoure. Remarquez qu’il préexiste à tout ce qui l’occupe. S’il n’y avait pas d’espace, rien ne pourrait y apparaître, rien ne pourrait y être contenu.
Déplacez ce livre. Vous le déplacez au sein de l’espace. L’espace en est-il affecté ? Remettez-le là où il était il y a quelques secondes. Et remarquez cette évidence : l’espace reste le même. Inchangé, intouché.L’espace, qui préexiste aux murs et au toit d’une maison, est et a toujours été là.Il préexiste à la maison et il lui survivra. Il n’est pas séparé de lui-même car il n’est pas chassé par la présence des murs. Il est là, présent au sein même du mur. Le mur occupe l’espace, mais ne le divise pas, ni ne l’altère en quoi que ce soit. Bien sûr, d’un point de vue existentiel, être chez soi est différent de se promener dans la nature. Mais l’espace en tant que tel n’est pas divisé entre « intérieur » et « extérieur ».
L’espace préexiste à tout ce qu’il contient. Sans lui, rien ne peut exister. Pas d’espace, pas d’objet.
De même, le silence préexiste à tout son et n’est pas modifié en soi par un bruit. Il reste le silence de fond sans lequel rien ne pourrait être entendu.
Et cela est SU, dès que nous y prêtons attention.
Cependant nous nous comportons le plus souvent « comme si… ». Comme si le silence de fond était interrompu par un bruit et que les bruits étaient séparés par des intervalles de silence. En réalité, le silence de fond demeure intact, il n’est pas coupé par les bruits, et tout son apparaît, s’épanouit et disparaît en lui, en son sein.
De même, nous nous comportons comme si l’espace était divisé, comme si tout était toujours séparé alors que la réalité « de fond » est qu’il n’en est rien.
S’il ne s’agissait que de l’espace occupé par une maison, ce ne serait pas très grave.Malencontreusement, cette idée de séparation s’applique à presque tout.J’insiste sur le mot « idée ». Parce qu’il ne s’agit que d’une vision déformée – ou partielle – de la réalité.
Voilà ce que ne cesse de souligner la perspective non duelle : regardons plus attentivement et constatons qu’en amont de notre réalité existentielle, il n’y a pas de séparation. Pas « deux ». Pas de dualité parce que « deux » apparaît au sein de Cela et en tant que Cela, Cela qui ne peut être nommé. Et même le mot « Un » serait mal venu car il implique l’idée de « non ‘un’ » et de « quelqu’un » pour le nommer. Tous les couples d’opposés, tels l’amour et la haine ou le jour et la nuit, apparaissent au sein d’un ensemble unique les contenant tous.
Alors, bien sûr, au niveau existentiel, la dualité ne fait aucun doute : la nuit succède au jour et, bien souvent, la haine succède à l’amour.
En fait, ni la poule ni l’œuf ne sont premiers, seulement Cela. Ni le jour ni la nuit mais Ce qui les englobe tous deux. Ni l’amour ni la haine, mais Ce au sein de quoi ils apparaissent.
J’écris Ce ou Cela avec une majuscule pour indiquer qu’il ne s’agit pas de « quelque chose » mais de Ce qui Est, avant toute chose.
En fait, peu importe le mot. Rien ne saura jamais décrire Cela, comme nous le verrons plus loin.
Et il y a plus : il est évident, lorsque vous les ressentez, que l’espace ou le silence de fond n’ont aucune intention, aucune volonté. Ils sont, simplement. Et demander quelque chose à l’un ou à l’autre ne nous viendrait pas à l’idée.
C’est l’une des raisons pour laquelle la perspective non duelle ne saurait être une religion. Précisons cependant qu’il ne s’agit en aucune manière de dire que, par exemple, prier est stupide.
Certains appellent Cela « Dieu ». Mais chacun se représente Dieu d’une manière plus ou moins précise trop souvent liée à son éducation, à ses croyances. Aussi est-il souvent préférable d’éviter ce mot. D’autres l’appellent Tao et Le représentent par un symbole bien connu qui souligne que le jour est présent en germe dans la nuit et que la nuit est présente en germe dans le jour. L’amour dans la haine et la haine dans l’amour. Au niveau existentiel, l’un ne peut exister sans l’autre. On ne peut se représenter le concept de maladie que parce que nous avons le concept de santé ; et vice-versa. Les deux sont indissociables.
En définitive, chaque pôle duel est défini par l’existence de son opposé et le contient, au moins en germe. Et le monde existentiel ne peut pas ne pas être composé de l’alternance des jours et des nuits ou de tout autre pôle de toutes les polarités possibles.
C’est pourquoi toutes les tentatives de paix sur terre ne peuvent qu’échouer à ce niveau de conscience. Et ce constat n’est pas défaitiste ! Il exprime simplement un fait et est porteur d’une paix bien plus conséquente que celle imaginée jusqu’alors.
Car ce qui est souligné ici et que le symbole du Tao indique depuis des millénaires, c’est que le jour et la nuit, tout comme l’amour et la haine ou la poule et l’œuf sont contenus et apparaissent au sein de Ce qui les englobe, au sein de Cela, de même que tout objet apparaît au sein de l’espace, et tout son au sein même du silence.
Mais qu’est-ce que Cela et quel est son rapport avec la paix dans le monde et en soi-même ? Avec l’amour sans contraire ? Avec la fraternité sans faille ou l’absence de souffrance ?
Revenons à l’espace ou au silence. Soulignons une autre évidence, dont je viens parler plus haut : ni l’un ni l’autre n’ont d’intention, de concept, d’idée à propos de… Vous occupez telle zone de l’espace ? Vous instaurez des frontières entre chez vous et au-dehors ? Vous méditez toute la journée ou faites un bruit d’enfer avec votre téléviseur high-tech ? L’espace et le silence sont toujours là et restent tranquillement tranquilles.
Rejoignez cette perception de l’espace ou du silence.
Comme je l’ai dit, je vous proposerai encore et encore, tout au long de ces pages, de suivre les préceptes qui fondent la perspective non duelle : voir par soi-même, pas de croyance, pas de maître, pas d’enseignement (2). Seulement une invitation à regarder, à retrouver ce qui a toujours été SU.
Aussi, je vous invite maintenant à prendre le temps de ressentir l’espace, le silence ou les deux simultanément. Que se passe-t-il en vous alors ? Que ressentez-vous ? Que remarquez-vous ? Dès l’instant où vous êtes en contact intime avec l’un des deux… Ne ressentez-vous pas immédiatement un certain calme ? N’êtes-vous pas immédiatement en contact avec la paix dont nous parlions plus haut ?
Vous pouvez aussi simplement regarder un objet ou une plante. Pouvez-vous ressentir sa tranquillité de fond ? Elle ne fait que refléter la vôtre.
Refaites l’expérience autant de fois que vous le désirez et constatez-le par vous-même.Cette paix, cette tranquillité ou quel que soit le mot que vous préférez lui donner, est toujours là. Une qualité de présence, une joie douce, un sourire… Notez que ce ressenti n’est pas affecté par les événements ou l’heure de la journée. Remarquez qu’il peut être plus ou moins difficile d’être conscient de l’espace ou du silence, et de maintenir cet état mais que, dès l’instant où cela se fait, la même sorte d’impression intérieure est là.
Constatez aussi que cette impression est sans objet et sans cause. Elle n’est créée par rien et n’a besoin d’aucune condition, d’aucun événement, d’aucune « apparition » existentielle tel un son, une personne, etc.
Vérifiez enfin qu’en réalité, la paix, la tranquillité, la présence… ont toujours été là, avant tous les événements de la vie qui nous « prennent », et nous font oublier cette réalité de fond.
Mais peut-être en doutez-vous ? Souvenez-vous de moments où vous avez déjà ressenti le même genre de tranquillité. Quelles circonstances l’ont suscité ? Ce sentiment vous est connu, n’est-ce pas ?
Il peut survenir lorsque nous sommes vraiment détendus, lorsque nous nous promenons en forêt, cultivons notre jardin, obtenons ce qui nous est cher… Peu importe. Il est toujours du même style.
Et puis nous partageons tous une même certitude, quel que soit notre âge, notre sexe, la couleur de notre peau, nos croyances, notre religion, notre degré de fortune, notre état de santé, etc. : nous savons sans l’ombre d’un doute que nous sommes, que nous existons. Nous éprouvons ce sentiment d’être, cette conscience d’être, le fait même d’être, « l’êtreté » pourrait-on dire.
Vous savez que vous êtes, que vous existez. Reliez-vous au fait d’être, d’exister. Que ressentez-vous alors ? N’est-ce pas très proche de ce que vous ressentez lorsque vous êtes présent au silence ou à l’espace ? Lorsque vous êtes vraiment détendu ou en contact avec la nature ?
Mais peut-être est-ce difficile pour vous d’en être conscient ? Alors, l’espace d’un instant, tentez de cesser d’exister, tentez de cesser d’être... Impossible n’est-ce pas ?
Bien sûr, il peut nous arriver de perdre de vue cette conscience d’être. Mais nous ne sommes pas inconscients pour autant. Et le simple fait d’être conscient souligne qu’il y a conscience, que nous l’oublions ou non. Et la preuve est là : lorsque nous essayons de cesser d’être, nous remarquerons immédiatement que cette conscience d’être ne peut nous quitter.
Si vous restez en lien avec le fait d’être, de quoi est-il fait ? Quelles sont ses caractéristiques ?
Par exemple, se modifie-t-il avec le temps ? Est-il différent maintenant de tout à l’heure ? Hier ou bien il y a dix ans, d’aujourd’hui ? Est-il différent lorsque vous êtes heureux ou soucieux ?
Prenez le temps de le constater par vous-même : la conscience d’être est toujours semblable.
De plus, si vous restez un instant avec elle, vous remarquez que ni la question de votre âge ni celle de votre sexe ne se posent. Vous remarquez aussi que, pour un instant, vos soucis disparaissent.
Difficile de croire que nos soucis s’envolent pendant un instant ? Voilà un point de première importance sur lequel nous reviendrons en détail plus loin. Mais d’ores et déjà, nous savons très bien que nos soucis s’effacent à d’autres moments, quelle que soit leur importance : lorsque nous dormons. Ils s’éclipsent aussi lorsque nous rions. Autrement dit, nous avons le plus souvent l’impression qu’ils sont constants jusqu’à leur résolution. Mais en fait, il n’en est rien.
Je vous propose de vous y arrêter une minute ou deux et de vous laisser intégrer cette donnée : un souci apparaît et disparaît au fil des heures.
Déconstruire des croyances, des idées, des points de vue et percevoir ce qui a toujours été présent et central. Voilà ce que « la perspective non duelle » propose dans un premier temps. Il ne s’agit aucunement d’adhérer à une nouvelle croyance ou à une théorie. Seulement de constater, de prendre pleinement conscience de ce qui a toujours été. Et c’est pourquoi cette approche n’est pas non plus une philosophie.
Comment cela nous permettra-t-il de voir disparaître toute souffrance ? Nous l’aborderons petit à petit. Mais retenons-le : sans ce « regard » ou cette « écoute », ou ce retour à « l’évidence de ce qui est SU » que nous venons d’expérimenter, nous ratons quelque chose d’essentiel.

(1) Exercice inspiré du bouddhisme et proposé par Eckhart Tollé dans Quiétude aux Éditions Ariane.
(2) On a demandé à Poonjaji (vidéo Soyez libre de toute recherche aux Éditions Inner Quest) s’il pouvait résumer son « enseignement » en une phrase. Il a répondu : « Pas d’enseignement, pas d’enseignant, pas d’étudiant ». Ceux qui partagent cette perspective non duelle et que l’on nomme souvent par facilité de langage « enseignants » ou « gurus » selon la culture d’origine, sont très nombreux à dire la même chose. « Comment pourrais-je vous apprendre à respirer ? Être est votre nature. On ne peut pas vous l’enseigner ! Qui serais-je pour prétendre pouvoir vous apprendre qui vous êtes ? Vous êtes Cela, tout comme moi » affirment-ils avec raison.
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