jeudi 26 novembre 2015

• La perspective non-duelle




La perspective non-duelle : dialogue entre Suyin Lamour et David Dubois (vu sur Facebook)

Suyin Lamour : Bonjour David, j’ai lu attentivement ton texte et j’ai le sentiment qu’il y a un amalgame de fait.
La perspective non-duelle dit qu’il n’y a pas d’individus séparés, que tout est interconnecté, que chaque organisme est unique et différent mais qu’aucun d’entre eux ne contient un moi-je central qui serait auteur des pensées, réactions, actions de l’organisme. L’individu est l’ensemble des multiples « je » qui cohabitent dans la psyché de chaque être, et il n’y a là aucun auteur central auquel on pourrait attribuer la faute ou le mérite des actes commis, car ceux-ci sont le fruit d’un ensemble de mécanismes et de conditionnements interdépendants avec l'environnement qui échappent à toute volonté, et surtout, au fond, à tout contrôle.La perspective non-duelle propose une valeur absolue, qui est celle de la non-séparation, de l’union fondamentale de toutes choses. Que certains aient utilisé cette notion pour manipuler les foules est possible, mais ce n’est que le fruit d’une mauvaise compréhension, car cette valeur de non-séparation, si elle est vraiment réalisée et non pas récupérée par la morale (qui n’a rien à voir là-dedans), ne nie pas la personne mais au contraire fait se dissoudre toute forme de conditionnement aveugle visant à se conformer à une masse ou à une idéologie pour échapper à l'isolement, et fait se révéler l’unicité de chacun dans sa forme originale, créative et libre. C’est une individuation. Si chaque être se reconnaissait dans cette nature fondamentale non-séparée, il serait impossible d’imaginer un monde où les êtres se déchirent et se divisent. C’est le sentiment d’être un moi-je séparé du reste qui créé la peur, le manque, l’isolement, le besoin de reconnaissance et d’appartenance. Une profonde souffrance dont le monde d’aujourd’hui n’est que le reflet. C’est du moins de cette manière que pour ma part, je résonne avec la perspective non-duelle. Comme le  disait je crois Arnaud Desjardins "différents, mais pas séparés".

David Dubois : Oui, je crois comprendre ce que vous voulez dire. Mais ce texte n'est pas sur la non-dualité. Cependant, pour vous répondre en quelques mots, il faut d'abord admettre qu'il y a plusieurs visions de la non-dualité. Vous en décrivez une. Je n'y adhère pas. Selon moi, la personne n'est pas une illusion, non plus que la morale, ni la politique. Tous ces éléments s'articulent en un tout harmonieux. "Non-dualité" signifie alors que nous existons, que nous sommes réels, mais que nous n'existons pas séparément de l'absolu, quelque soit le nom qu'on lui donne. Nous existons comme les vagues dans l'océan. Les vagues existent, mais pas séparément de l'océan. La personne n'est une illusion que dans la mesure elle ignore son unité avec la Source de tout. Vous dites que l'éveil est une individuation. Oui, c'est aussi ce que je dis. Mais vous dites que cette personne "ne contient (aucun) moi-je central qui serait auteur des pensées, réactions, actions". Là, nous sommes en désaccord. A quoi ressemblerait une personne sans centre des actions, sans libre-arbitre, sans autonomie ? A un zombie ! Comment un individu peut-il être une personne, au sens moral (quoi d'autre ?), sans âme, sans un absolu pouvoir de choisir, sans ce merveilleux pouvoir de dire "je" qui nous distingue des choses ? Qu'est-ce qu'une conscience sans cette liberté ? Je dis que ce n'est pas une conscience du tout ! Le centre de l'individu, c'est Dieu, en qui chacun à l'être, le mouvement et la vie. Mais reconnaître ceci, ce n'est pas dire que la personne n'existe pas. Au contraire. Et c'est aussi ce que, à votre manière, vous voulez dire. Mais vous adoptez des concepts et tout un système d'idées qui, je le crois, sont finalement destructeurs de l'humanité. Et, pour reprendre votre formulation, le monde n'en est aujourd'hui que le reflet, ravagé par une vision nihiliste et mécaniste du monde, sans plus aucune foi en la raison et en le pouvoir de l'homme de vivre de manière autonome. Or c'est seulement ainsi, en se reconnaissant "différents (par notre arbitre individuel), mais pas séparés (puisque reliés à une même Source)", que nous iront, progressivement, vers une paix universelle. Et non pas en nous suicidant, non pas en renonçant à notre arbitre, lequel seul fait notre dignité.

Suyin Lamour :  J’hésite à vous répondre car le sujet du libre-arbitre est très délicat et les débats à ce sujet sont généralement stériles… 
Tout dépend à quoi nous nous identifions. Si nous sommes identifiés à un individu, l’idée que nous n’avons pas de libre-arbitre est inacceptable. Si nous sommes identifiés à la Conscience, le libre-arbitre apparaît comme un concept dénué de sens. Oui nous sommes réels, oui nous existons, mais en tant que quoi, en Réalité ? La vague n’est que l’océan sous forme de vague. La forme est-elle ce que vous êtes fondamentalement ? Si la vague disparaît, disparaissez-vous ? La vague a-t-elle le choix du courant qui la porte ? Est-elle autonome, peut-elle décider d’aller où elle le souhaite ?
Oui Dieu, la Conscience, la vie, est au centre de chaque être. Et au plan de la Conscience, tout est intime, tout est aimé, rien n’est nié, mais rien n’est personnel, dans le sens que rien de ce qui est vécu n’appartient à une personne en particulier. Toute expérience est vécue par la Vie, appartient au Tout.Les enseignements non-duels ne disent pas qu’il faut renoncer au libre-arbitre, ils disent qu’il n’y en a pas et qu’il n’y en a jamais eu, et que réaliser cela est la liberté. Ce n’est pas destructeur, mais salvateur. Ce n’est destructeur que si c’est mal interprété, et en effet il y a là un risque. Ce n’est pas l’enseignement en lui-même qu’il faut remettre en question, mais la façon dont il peut être compris et récupéré. Au fond, cela ne peut qu’être vu, réalisé. Au niveau du mental, c’est souvent soit inconcevable, soit inacceptable. C’est à cela que vise l’enseignement non-duel, à cette réalisation, et non pas à créer une nouvelle morale qui permettrait tout et n’importe quoi au nom du non-libre-arbitre. Là, on est à côté de la plaque.

David Dubois : J'ai longtemps pensé comme vous. Je croyais que voir l'illusion du moi était libérateur, que nous voir tous en une conscience impersonnelle unique était suffisant, et que l'action juste en jaillirait comme par enchantement, instant après instant. Je ne le crois plus. J'admets que, dans un contexte intelligent et expérimenté, on peut, poétiquement, s'exprimer ainsi. Mais j'en vois de moins en moins la nécessité et de plus en plus les dangers. Encore une fois, je suis en pleine résonance avec le ressenti dont vous témoignez, mais pas avec sa formulation. Mais comme vous dites, c'est un sujet délicat, qui demande une écoute intense pour ne pas se perdre dans des méandres stériles. J’aborderai donc à nouveau ces questions dans des articles, après quelques bonnes crêpes ! Je vous remercie pour votre effort de clarté et de partage.

Suyin Lamour : Merci à vous David, en ce qui me concerne, le truc c'est qu'une fois que l'illusion du moi a été vue, je ne peux plus revenir en arrière, faire comme si c'était autrement... En effet, cela ne signifie pas pour autant que l'action harmonieuse va toujours jaillir, car les conditionnements sont longs à déconstruire, peut-être même seront-ils toujours là. Mais il est devenu impossible d'entretenir bien longtemps un conflit, avec autrui, avec moi-même ou avec la réalité. ça ne "prend" plus. Et cela est libérateur. Je vous souhaite d'excellentes crêpes et de belles inspirations ! 

Site de Suyin Lamour : La joie d'être
Blog de David Dubois : La vache cosmique