jeudi 23 mai 2013

• "Je" était vacant - Michel Anvers



…Cette dernière prise de conscience met un terme au questionnement. La recherche, le désir d'universalité n'était rien qu'une ultime tentative pour trouver, toujours "plus loin", "ailleurs", une place pour "moi".
Où est "moi" ? L'abandon de cette quête met un terme à tout questionnement. Plus précisément, le questionnement va se prolonger pendant quelques jours encore, aller et venir dans mon esprit, puis il disparaîtra, il s'éteindra de lui-même.
Je vais devoir partir en famille, pour des vacances programmées depuis plusieurs mois. Et ces vacances seront prétexte à... vacance.
Notre séjour, pourtant, est loin de s'être passé comme nous l'aurions souhaité. La maison réservée s'est avérée ressembler plus à une porcherie qu'au confortable lieu de villégiature annoncé, et nous avons dû prendre des décisions désagréables. Mais, quoi que j'aie eu à faire, quelle que soit la manière avec laquelle cet individu s'est comporté, aucune critique ne s'est plus élevée en moi au sujet de ces comportements. L'agitation a semblé se dérouler au sein d'un espace non affecté par les aléas de l'existence et par les propres comportements de cet individu.
"Je" était vacant, n'était du moins pas intensément présent, pourtant des réflexions se développaient, des décisions se prenaient, des actes étaient posés qui semblaient nécessiter, au contraire, une grande concentration. "Je" était bien là, mais pourtant pas là. Pas là, mais pourtant là.
Et si tout se passait constamment ainsi ? Si tout arrivait de soi-même, spontanément ? Non seulement en chacun des instants déjà vécus ou à venir, mais également – et avant tout – en l'instant présent, cet instant en lequel la présence de "Je" semble évidente ?
C'est alors que le "flash" "s'est produit" – si je puis dire, car rien ne s'est effectivement produit, même pas une pensée ou une réflexion. Un sursaut, pas même une perception : la réalité fut "aperçue" un bref instant – ou bien n'était-ce pas même en un instant, ni en un ailleurs, et là, les mots manquent ou sont superflus -, suffisant pour que tout bascule. Un simple "aperçu" qui n'a rien apporté de plus à la compréhension mais sans lequel celle-ci serait demeurée purement intellectuelle, aurait généré – comme les compréhensions partielles précédentes - une réactivation de la quête, un nouveau questionnement. Même quand "Je" est là, il n'est pas là. Il n'y a pas lieu de désirer la disparition de "Je" : il n'existe tout simplement pas !
Après ce "flash, tout a continué exactement comme ça se serait passé avant, mais sans séparation, sans recul, sans observation, sans "moi", dans un complet "laisser-faire". La quête était terminée – et la vie se poursuivait. Tout était à ce qui se passait – rien n'était ailleurs –, mais "je" n'y étais pas. Il y avait simultanément présence absolue et absence totale de "moi".
Le rôle nécessaire s'est joué sans aucune réserve, sans résistance ni aucun questionnement. Rien ne s'est opposé à ce que cet individu joue ce rôle particulier, rien ne s'est opposé à la manipulation dont il était l'objet et aucune question ne s'est posée quant à l'origine de cette manipulation. Pas de résistance à l'apparence que prend temporairement cet individu, pas de "moi" pour dire : "J'existe bel et bien, mais je ne suis pas celui-ci !". Aucune résistance pour sous-entendre l'existence d'un "moi" qui résiste.
Lorsque nous sommes rentrés, je n'ai pas même songé à contacter Samuel, vraisemblablement parce que je n'aurais su quoi lui dire. Ce n'est qu'après un certain temps que nous avons échangé quelques mots, au détour d'une conversation des plus banales, qui ont suffi pour que chacun sache qu'un cap avait été franchi en l'un comme en l'autre – et non par l'un et par l'autre. Je ne connais toujours pas aujourd'hui les détails de ce qui a été vécu en Samuel, et il n'en sait pas plus sur ce qui a été vécu en moi, à cette période.
Aujourd'hui encore, il m'est difficile, vous le constatez, de m'exprimer très clairement au sujet de cette transformation qui n'en est pas une. Peut-être, justement, parce qu'elle n'en est pas une. L'individu n'a pas changé, il est même "plus individu qu'avant", si je puis dire, parce qu'il n'y a plus de question au sujet de ce qu'il est, plus de "surveillance" de ce qu'il fait, seulement un constat instantané.
Il y a bien vision de ce qui se passe en lui, mais vision instantanée. Ce qui ne signifie pas que la vision différée, l'idée d'un "moi" a disparu. Cette pensée est parfois présente, comme avant, mais elle-même est "vue", instantanément, comme un élément de l'instant, sans plus. La vision instantanée englobe la pseudo vision différée, pourrais-je dire. Ce qui a disparu, ce n'est pas l'idée d'un "moi", qui va et vient, mais la croyance en le fait que "moi" est plus qu'une pensée, cette pensée qui permet de témoigner.

Pour contacter Michel : michelanvers@aol.fr