mardi 12 janvier 2010

• Un coup de poignard de félicité - Stephen Jourdain



Mais comment te situes-tu vis-à-vis de ces notions de réincarnation, d’évolution ?

(…)

Tu sais quand l’éveil jaillit, c’est un feu purement spirituel. Il se produit alors un phénomène inattendu, à savoir que ce feu spirituel embrase tout d’un coup la totalité de la perception. C’est alors qu’intervient l’attention multidimensionnelle dont nous avons déjà parlé. L’extraordinaire richesse du paysage dans lequel nous évoluons apparaît, l’on est capable de prêter attention à cent milliard de chose à la fois… Cela s’accompagne aussi d’une prodigieuse déhiérarchisation du monde.

Lorsque l’éveil fout le feu à tout le champ de perception, apparaît une famille de qualités totalement inédites. De même que nul ne peut avoir un véritable avant-goût de l’éveil avant que celui ne jaillisse, nul ne peut savoir ce que peut être la perception de ces êtres qualitatifs avant de les avoir connus.

Ces êtres qualitatifs ne font tout simplement pas partie du registre humain habituel. Pour formuler cela de façon plaisante, disons que cela fait quarante ans qu'avec mon âme – et non avec mes yeux – je « vois des choses » que nul ne voit. Et cela fait quarante ans que je m’interroge sur la nature de ce que je vois, sans pour autant trouver de réponse satisfaisante : je suis foudroyé d’amour pour ce que je vois mais ne sais tout simplement pas de quoi il s’agit.

Lorsque j’étais agent immobilier, j’ai ainsi vécu des situations dignes des Marx Brothers : j’étais obligé de me cacher les yeux pour pouvoir continuer à fonctionner dans l’exercice de mon métier. Je me serais presque mis à genoux pour lancer une prière : « Ô merveilleux bonheur, Ô merveilleuses fées, merveilleux anges, ne m’assaillez plus, foutez-moi la paix, que je puisse passer mon coup de fil au sujet de l’appartement de Madame Machin »… C’était une situation aberrante, tellement risible qu’il m’arrivait de me fendre franchement la gueule. Ce fut pourtant ma vie pendant très longtemps !

Bref, je vois ces choses sans savoir ce qu’elles sont. Je les appelle des choses unes car elles sont insécables. Les qualifiant ainsi, cependant, je ne les ai ni désignées ni décrites. Parfois, je parle d’anges, avec remords, en raison de mon ascendance anti-cléricale. Je n’ai pas de mots… Fées ? Cela ne fait pas très sérieux. Mais en dépit de tous mes problèmes de vocabulaire, le fait est là : il y a ces putains de redoutables fées qui m’assaillent. Ces « choses » équivalent à un inimaginable coup de poignard de joie.

Tu vois ça toute la journée ?

Cela flotte dans ma perception de manière constante. Cela fonctionne comme un vieux chauffe-bain. Il y a la veilleuse et si tu tournes le bouton, Psssch ! Tout s’embrase. Je me maintiens prudemment à l’état de veilleuse car si le chauffe-bain s’embrase entièrement, plus question pour moi de fonctionner sur le plan de la vie quotidienne.

Pourrais-tu être plus précis quant à ce que tu vois ?

Oui, qu’est-ce que c’est que ces putains de choses que je vois ? Premièrement, je les vois avec mon âme, mon essence spirituelle. Il s’agit d’une perception directe, à côté de laquelle la plus violente des joies humaines paraît insignifiante. C’est un coup de poignard de félicité.

Enfin, ces choses que mon âme voit, qui la font trembler de joie, sont autres que mon âme tout en étant rien d’autre qu’elle. Il y a identité absolue entre mon âme et elles ; ces choses sont plus moi-même que moi. D’un autre côté, mon âme existe et les contemple. Il s’agit donc d’une relation très étrange, la grande question demeurant : qu’est-ce que, nom de dieu, je vois ?

Il m’est souvent arrivé de me dire que cela ressemblait beaucoup à la vision de vies antérieures. Ces êtres qualitatifs sont uns et indivisibles mais ils ressemblent à des vitres donnant sur un paysage. La vitre est une mais à travers elle j’aperçois des choses que je ne suis pas vraiment arrivé à identifier : de grands brassages qui ressemblent étrangement à des brassages d’événement humains ou de vies humaines. Il ne me paraît pas impensable qu’à travers ces êtres qualitatifs je sois directement mis en rapport avec des pans entiers de vies humaines. S’agit-il de miennes vies antérieures, d’autres vies ? Je n’en sais foutre rien. Mais il y a là quelque chose qui pourrait accréditer cette idée selon laquelle il y a réincarnation. Je veux dire par là que même si on ne m’en avait jamais parlé, la perception de ces choses aurait pu faire naître en moi cette notion. J’ai l’impression de percevoir tout cela à travers d’immenses distances temporelles… Il y a ainsi dans la texture même de mon expérience des éléments susceptibles d’être raisonnablement interprétés en termes de réincarnation. Je n’ai cependant aucune certitude à cet égard et ne pense d’ailleurs pas que l’on puisse en avoir.

Tu as tout à l’heure parlé du chauffe-bain prudemment maintenu en veilleuse…


Oui, c’est une assez bonne métaphore. Á certains moments, le chauffe-bain a invinciblement tendance à s’allumer tout seul. Il fait de l’auto-allumage… Si je le laisse faire, je m’immergerais dans l’extase et ne pourrais plus fonctionner. Cela m’est arrivé d’innombrables fois. Ici, il convient de préciser une chose : l’éveil n’a pas d’histoire. Le soleil s’est levé, il fait jour. Reste que midi n’est pas qualitativement tout à fait la même chose que l’aube. Il n’y a pas évolution de l’éveil, qui est le fait diurne, mais une évolution dans la vie de l’éveillé. Au début, donc, mon ambition tout à fait légitime était de produire l’embrasement total du chauffe-bain et de m’immerger dans l’extase. Et puis, les décennies passant, je me suis rendu compte que la veilleuse suffisait, comme si l’embrasement était devenu superfétatoire. Cette espèce de témoin qu’est la veilleuse convient parfaitement. Le phénomène d’embrasement général n’en existe pas moins.

Il n’est pas rare que les éveillés se réservent un temps de méditation, s’accordent chaque jour une heure ou trente minutes de silence afin de se régénérer. Je n’ai pas l’impression que ce soit le cas pour toi…

D’abord, il convient de bien saisir que l’éveil est premier par rapport aux effets extatiques légitimes qu’il induit. La connaissance suprême est d’essence radicalement différente des extases et autres joies inouïes qu’elle est susceptible d’induire. Il serait dangereux de se focaliser sur ces extases…

Toutes les traditions spirituelles mettent d’ailleurs en garde contre cette tentation.


Ah bon ? Tant mieux, car c’est très important. Dès l’instant où l’éveil embrase tout, il y a danger de perversion du cœur même de la chose. Les rapports qu’entretient l’éveillé avec les extases induites par l’éveil excluent tout attachement à ces dernières. Le danger majeur qui guette l’éveillé est de s’attacher à l’éveil. Bien sûr, lorsque l’éveil jaillit en quelqu’un, la vie de cette personne devient un dialogue entre cette connaissance suprême et elle-même. Le moindre attachement à l’éveil est la destruction de l’éveil. En fait, il s’agit là d’un piège très facile à déjouer, dans lequel on ne peut pas tomber si l’on est éveillé.

En revanche, le piège des extases est moins clairement signalé. Je me suis moi-même trouvé dans cette position : pendant six mois, j’ai fait des conneries et mon expérience a vacillé. J’étais très prévenu du danger de l’attachement ; mais lorsque ces extases fondent sur soi, il est impossible humainement, de ne pas les regretter. C’est un phénomène très pernicieux : admettons que l’éveil soit Dieu et ces extases le Paradis. D’un côté, je suis fidèle à Dieu puisque je n’ai aucun attachement à lui ; d’un autre côté, je me laisse captiver par le paradis qu’induit Dieu. Là est la subtile possibilité de perversion. Le paradis n’est qu’une extension de Dieu. S’attacher au paradis et le regretter, c’est, en vérité, s’attacher à Dieu et le regretter – autant dire : tuer Dieu. C’est ce qui m’est arrivé pendant une période. J’ai alors pris les mesures les plus extrêmes pour protéger l’éveil de cette tragique erreur tactique qui consiste à s’attacher à l’extase. Ce fut très difficile mais j’y suis parvenu. Je ne recherche donc absolument pas l’extase. Il se trouve qu’elle est constamment là à l’état latent. Je ne cherche pas du tout à m’y enfoncer. Encore une fois, la veilleuse est là et cela suffit. Si elle s’embrase tant mieux, si elle ne s’embrase pas, tant pis, je n’en ai plus rien à foutre.

Tu ne prends donc pas de moments de méditation ?


Non. Je fais tout au plus quelques petites corrections. L’éveil est une chose vivante et non un fauteuil confortable dans lequel on est assis. Les forces de sommeil sont toujours présentes, le diable est toujours là, à ceci près qu’il a perdu toute sa vigueur, toute sa force. Je fais donc de temps à autre de petites corrections spirituelles, je redresse un peu le cap, ainsi que je l’ai fait toute ma vie. Mais ce n’est pas un problème, je sais les faire et depuis trente ans me conduis de telle façon que l’éveil ne cille pas.

Vu sur le site choix-realite.org
Lire un autre extrait ici

1 commentaire:

kleinb a dit…

Entre "les états de conscience" et "la Conscience des états", il est évident qu'il vaut mieux préférer "la Conscience des états". Mais est-il vraiment souhaitable de préférer ? Préserver Dieu en s'en détachant plutôt qu'en s'y attachant peut ressembler à une recette. Dieu n'est-Il pas justement au-delà de l'attachement et du détachement ?
En confrontant ce témoignage de Stephen Jourdain où l'éveil doit être en quelque sorte protégé, à ce que nous enseigne la notion de Parabrahman, que Siddharameswar, par exemple, considère comme le Brahman constant, alors que l'éveil de ce qu'il appelle "le corps supra causal" est un Brahman inconstant (donc un éveil qu'il faut encore protéger), n'est-on pas en droit de concevoir une différence entre l'éveil et l'Eveil ?
Ce n'est naturellement là qu'un concept, car en réalité l'éveil est l'Eveil, mais après que l'éveil ait mis fin à la recherche et donc à l'évolution personnelle, il reste à pénétrer l'Eveil... ce dont nos éveillés occidentaux parlent assez peu, au contraire des orientaux.
Un défaut de Véda limiterait-il le Vedanta occidental ? Bien sûr, je ne sais pas, mais l'interrogation demeure ouverte.
Bernard