vendredi 20 février 2009

• De l’être, plus rien désormais ne surgit - Ashtâvakra Samhitâ

Ashtâvakra Samhitâ

I

JANAKA : Comment s’obtient la connaissance ? Comment se produira la délivrance ? Et l’absence de toute passion, comment s’obtient-elle ? Maître, dis-le moi.

ASHTAVAKRA : Tu veux te libérer, mon fils ? Renonce aux objets, c’est un poison. Patience, droiture et compassion, joie, vérité, c’est le nectar qu’il faut goûter.

Terre, eau, feu, air, éther, tu n’es rien de cela. Tu en es le témoin, la forme de ton être est conscience, sache-le pour ta libération.

Mets de côté ton corps pour demeurer dans la conscience. Tu trouveras aussitôt équilibre et sérénité, tu seras délivré de tout lien.

Tu n’es d’aucune caste, ni d’aucun rang social, tu n’es pas un objet pour les sens. Tu n’as ni attache ni forme. Témoin de toute chose, ta nature est tranquillité.

Le juste et l’injuste, ô roi, tout comme plaisir et souffrance, sont des concepts. Tu n’es ni agent ni sujet. Libéré, en vérité tu l’es toujours.

Unique observateur de toute chose, libéré, tu l’es réellement toujours. Ce qui t’enchaîne, c’est que tu vois le témoin comme un autre toi-même.

« Je suis l’agent », dis-tu, parce que tu t’imagines être quelqu’un, et tu es mordu par ce grand serpent noir. « Je ne suis pas l’agent », voilà ce qui fait respirer. Bois ce nectar, ta nature est tranquillité.

« Je ne suis que pure conscience », cette évidence est un feu qui peut consumer le gouffre du non-savoir. Toute douleur évanouie, ne sois que tranquillité.

Ce en quoi surgit l’univers – est-ce un serpent, est-ce une corde ? dit l’imagination –, c’est la conscience, joie de toutes les joies. Ne sois que tranquillité.

Celui qui se croit délivré l’est en effet, et enchaîné, celui qui pense l’être. Il dit vrai le dicton qui court ici-bas: toute pensée est une voie.

L’être est témoin, présence universelle, plénitude. Lui seul est délivré, et lui seul est conscience, lui seul est au-delà de toute activité. Sans désirs, sans attaches, il est toute sérénité. C’est par erreur qu’on le perçoit soumis aux mouvements des choses.

Conçois ton être comme immuable, comme conscience soustraite à la dualité. Renonce à l’illusion de te croire un reflet, renonce à un état qui serait intérieur et externe.

S’imaginer être le corps est une chaîne, cela fait très longtemps, mon fils, que tu en es l’esclave. « Je suis toute conscience », cette connaissance est une arme qui peut briser la chaîne : ta nature est tranquillité.

Tu es sans attache, au-delà de l’action, tu es toute lumière, rien ne peut t’affecter. Voici ce qui t’enchaîne: tu t’obstines à chercher l’unité.

Tout cet univers que tu vois est imprégné de toi, en toi il se déploie réellement. Ta vraie nature est conscience et limpidité, ne sombre pas dans la faiblesse des pensées.

Tu es sans désirs et sans forme, rien ne pèse sur toi, tu es sérénité. Ta clairvoyance est sans limites, car tu n’es plus troublé par la pensée. Que la conscience soit ta seule demeure.

Riche de formes est le mensonge, vide de formes est l’immuable, sache-le. Et voir cela met un terme à toute forme de genèse.

De même que l’on est tout à la fois dedans et au dehors de l’image que le miroir reflète, de même le Seigneur suprême est à la fois dans le corps et alentour.

De même que l’espace est tout à la fois un et partout répandu, autour et dans la jarre, de même la Conscience, sans âge et sans limites, est dans l’immensité de tout ce qui existe.

II

JANAKA : Rien ne m’affecte, je suis sérénité, conscience, au-delà des formes vivantes. Si long le temps où j’ai été dupé par le voile des formes.

Moi seul rends visibles et mon corps et le monde. Pour moi, le monde est à la fois et toute chose et rien.

C’est en mourant à mon corps et au monde qu’aussitôt un étrange pouvoir me fait apercevoir la suprême conscience.

Vagues, écume ou tourbillons, tout est lié à l’eau. Ainsi de l’univers : émané de soi-même, il est lié à soi.

Un vêtement, quand on l’observe, n’est formé que de fil. Ainsi de l’univers, quand on l’observe : il n’est tissé que de soi-même.

Le jus du sucre de canne imprègne tout entier le sucre qu’il produit. Ainsi de l’univers : produit en moi, il est tout imprégné de moi.

C’est de son ignorance propre que naît le monde, mais se connaître le dissipe. Ne pas reconnaître la corde fait apparaître un serpent, qui disparaît quand on l’a reconnue.

La vraie forme est lumière, je ne suis rien d’autre qu’elle. Et lorsqu’apparaît l’univers, c’est moi qui suis visible.

Mais l’univers fictif, l’ignorance en moi le fait surgir, comme l’argent paraît dans la perle, le serpent dans la corde, et l’eau dans le rayon de soleil.

Cet univers surgi de moi, en moi se résorbera comme la jarre dans l’argile, la vague dans la mer et le bracelet dans l’or.

L’être ! Je salue en moi l’être, pour qui nulle mort n’existe, qui, lorsque périt le monde dans sa totalité, du brin d’herbe à Brahmâ, seul demeure.

L’être ! Je salue en moi l’être, l’être qui est unique, même s’il a un corps. Nulle part il ne va, de nulle part il vient, mais sans cesse il emplit l’univers.

L’être ! Je salue en moi l’être, l’être ici-bas inégalé par rien, cet être qui soutient de tout temps l’univers, sans le contact du corps.

L’être ! Je salue en moi l’être, l’être qui ne possède rien, cet être pour qui tout ce qui, en ce monde, est parole, est nourriture pour l’esprit.

La connaissance, le connu, le connaisseur n’ont pas d’existence réelle. L’ignorance les fait surgir tous trois dans l’être que rien n’affecte.

La racine du mal est la dualité. Il n’est d’autre remède que de savoir que tout objet perçu est illusoire et que seul l’être a la saveur de la pure conscience.

L’être est toute conscience. Mon ignorance en a construit une réplique. Même ainsi reflété, l’être est absent de toute image.

Pour l’être n’existent ni délivrance ni prison. Dépourvue de support, enfin l’illusion cesse. L’univers est dans l’être, sans pourtant matériellement s’y trouver.

L’univers et le corps ne sont rien, c’est l’évidence. L’être est pure conscience, sur quoi donc désormais divaguer ?

Corps, ciel et enfer, prison et liberté, et peur aussi, cela n’est que fiction en vérité. Pour l’être qui est conscience, qu’y a-t-il donc à accomplir ?

Même dans une foule immense, pour l’être qui perçoit, inexistante est la dualité, qui semble alors une forêt. À quoi pourrait s’arrêter l’être ?

L’être n’est pas le corps, le corps n’appartient pas à l’être. Je ne suis pas celui qui vit, je ne suis que conscience.

En moi qui suis insondable océan, quand le vent de la pensée souffle, il se produit aussitôt des vagues d’univers.

En moi qui suis insondable océan, quand le vent de la pensée cesse, les fondements de l’univers périssent, et sans pitié pour qui spécule.

En moi qui suis insondable océan, les vagues de la vie naissent et se heurtent, s’ébattent et se résorbent, par leur nature propre.

III

ASHTAVAKRA : Étranger à la mort est l’être, et lui seul. Si tu perçois cela vraiment, tu te connais avec clarté. Pourquoi ce malin plaisir de céder aux objets ?

C’est par méprise sur soi-même que l’on fait son miel des objets trompeurs, tout comme on convoite l’argent là où l’on se méprend sur la perle.

Ce en quoi l’univers tout entier resplendit, comme des vagues sur la mer, c’est l’être. Sachant cela, pourquoi courir, l’âme en peine ?

Et l’on a beau entendre dire que l’être est toute conscience, d’une beauté surnaturelle, on demeure, plus qu’à tout, attaché au sexe, et l’on succombe alors à tout ce qui affecte.

Tout à la fois, l’être est dans tout ce qui existe et tout ce qui existe est dans l’être. Aux yeux du sage qui le sait, comme il est singulier qu’on demeure attaché à son moi.

Tout entier concentré sur l’état non-duel, ou même simplement attaché tout entier à la libération, comme il est singulier qu’on soit encore au pouvoir du désir et qu’on soit délabré par les jeux de l’amour.

Quand on sait, tout épuisé qu’on est, que le désir est ennemi de la conscience, comme il est singulier qu’on y succombe encore jusqu’à son dernier souffle.

Quand on est détaché de ce monde ou de l’autre, et qu’on sait discerner le permanent du fugace, comme il est singulier qu’en voulant la libération, on tremble devant elle.

Mais l’homme éclairé, ou accablé ou comblé, ne percevant, toujours, partout, que son être, n’éprouve ni joie ni chagrin.

Son propre corps en mouvement, il le perçoit comme le corps d’un autre. Dans la louange et dans le blâme, comment tremblerait-il dans son âme immuable ?

On perçoit l’univers comme un simple fantasme, quand tout désir a disparu. Si même alors la mort est là, comment frémir de peur avec des pensées claires ?

Celui dont la pensée est vide de désirs, même à l’égard du non-désir, cette âme magnifique qui tire son bonheur de sa propre conscience, à quoi la comparer ?

Quand on sait, par sa propre nature, que le visible n’est rien, est-ce que l’on perçoit encore, avec des pensées claires, que ceci est à prendre et cela à laisser ?

Quand tout désir, en soi, a disparu, qu’on est soustrait à la dualité, qu’il n’y a plus d’attente, tout ce que l’on perçoit au fil de l’existence ne devient jamais un objet ou de joie ou de peine.

IV

JANAKA : Oh ! Oui, celui qui se connaît avec clarté, qui joue parce que les formes sont un jeu, on ne peut pas le comparer aux hommes abusés rouleurs accablés du flot universel.

L’état que tous les dieux, Indra en tête, se donnent tant de mal à gagner, l’homme éclairé, bien sûr, s’y trouve sans tomber dans l’exaltation.

Qui connaît cet état n’est pas touché en lui par le bien et le mal, tout comme le ciel, malgré les apparences, n’est pas touché par la fumée.

Conscience, en vérité, est tout cet univers. L’âme qui sait cela, qui pourrait entraver son action naturelle ?

Dans le foisonnement de tout ce qui existe, du dieu Brahmâ au modeste brin d’herbe, l’homme éclairé, en vérité, est seul à avoir la capacité de s’affranchir du désir et de son contraire.

L’être n’est pas duel. Celui qui sait que l’être est le seigneur du monde, ce qu’il sait, il le fait, jamais pour lui la peur n’existe.

V

ASHTAVAKRA : Tu n’as d’attache avec rien au monde. Vierge de toute chose, à quoi veux-tu renoncer ? C’est en brisant l’opacité du corps que tu t’immergeras dans la conscience.

C’est de toi que naît l’univers comme de l’océan l’écume, telle est l’unité de ton être. C’est en sachant cela que tu t’immergeras dans la conscience.

L’univers, pourtant visible, ne provient pas d’une réalité, il n’a pas de réalité en toi, que rien n’affecte, il apparaît comme le serpent dans la corde, aussi immerge-toi dans la conscience.

C’est lorsque souffrance et bien-être seront pour toi égales, car tu es plénitude, lorsque désillusion et espoir seront pour toi égales, égales aussi la vie et la mort, que tu t’immergeras dans la conscience.

VI

JANAKA : À l’égal de l’espace, sans limites est mon être, à l’égal d’une jarre, le monde est limité, telle est la connaissance, aussi pour elle s’immerger dans la conscience, ce n’est ni renoncer ni avoir.

Mon être est océan, les formes en sont les vagues, telle est la connaissance, aussi pour elle s’immerger dans la conscience, ce n’est ni renoncer ni avoir.

Mon être est une perle, l’univers en est le reflet d’argent, telle est la connaissance, aussi, pour elle, s’immerger dans la conscience, ce n’est ni renoncer ni avoir.

Dans tout ce qui existe est mon être, et dans mon être est tout ce qui existe, telle est la connaissance, aussi pour elle s’immerger dans la conscience, ce n’est ni renoncer ni avoir.

VII

JANAKA : Mon être est océan sans fin, en lui les sédiments du monde vont et viennent, au gré du vent de leurs propres limites, mais mon être n’en subit pas le poids.

Mon être est océan sans fin, en lui les vagues de la vie, par leur nature propre, déferlent ou se résorbent, mais pour mon être il n’est ni marée ni reflux.

Mon être est océan sans fin, en lui existe une fiction qu’on appelle le monde, et c’est avec une sérénité totale, soustrait à toute forme, que mon être l’habite.

La conscience n’est pas dans les formes, pas plus qu’il n’existe de forme pour la conscience qui est sans fin, que rien n’affecte. Aussi est-ce sans attaches, sans désirs et tranquille, que mon être est présent au monde.

Mon être n’est que conscience, le monde est un fantasme pour mes sens. Aussi, pour mon être, comment et où existerait l’idée de renoncer et d’avoir ?

VIII

ASHTAVAKRA : On est prisonnier quand la pensée veut ou pleure, renonce ou prend, bondit de joie ou enrage.

Mais on est libre quand la pensée ni ne veut ni ne pleure, ni ne renonce, ni ne prend, ni ne bondit de joie, ni n’enrage.

On est prisonnier quand la pensée s’attache au vécu, mais on est libre quand la pensée se détache de chaque chose perçue.

Lorsque le moi n’existe pas, on est libre, mais quand le moi existe, on est prisonnier. Quand on comprend cela, c’est véritablement un jeu que de ne pas avoir à renoncer ou à prendre.

IX

ASHTAVAKRA : Action et non-action, et toutes les dualités, quand cessent-elles, et pour qui ? Comprends que ces questions ne viennent pas du savoir. Reste au-delà du désir et du renoncement.

Heureux celui, mon fils, en qui la simple observation des affaires humaines a mis un terme à son triple désir : la vie, l’amour et le savoir.

Éphémère est ce monde, affecté par ces trois douleurs, c’est un objet sans valeur qu’il faut abandonner. Quand on a vu cela, on atteint la sérénité.

Qu’est-ce qu’un temps et qu’est-ce qu’un âge où les dualités n’existent plus pour l’homme ? Quand on renonce à ces dualités, on vit au fil de chaque instant, on peut atteindre alors au terme ultime.

Diverses sont les pensées des Rishi, des ascètes et des sages. Quel homme, en percevant cette diversité ne dépasse pas le savoir pour atteindre à la sérénité ?

Quand on a fait le tour des apparences, est-ce que l’on n’est pas un maître au regard de l’esprit, puisqu’on s’est affranchi du mouvement des choses par le détachement que donnent une vision égale et le dépassement du savoir ?

Vois que les formes des choses ne sont que les choses, et réellement rien d’autre. Alors en un instant libéré de tout lien, tu seras dans ta vraie nature.

Tout ce qui nous habite n’est que réalité mouvante. N’en retiens aucune parcelle. C’est du renoncement à tout ce qui t’habite que provient le renoncement à la réalité mouvante. N’existe plus alors que l’énergie de l’être.

X

ASHTAVAKRA : Quand le désir, notre ennemi, et les objets, pleins de non-sens, et notre destin ici-bas, cause des deux premiers, quand tout cela a disparu, rien nulle part ne peut capter ton attention.

Comme la magie d’un rêve qui peut durer trois jours ou cinq, regarde tout ce qui t’échoit : cadeaux, épouse, maison, richesse, terre et amis.

En quelque endroit que le désir surgisse, sache que là coule un monde éphémère. Tourné vers un détachement complet, tout désir alors disparu, tu peux atteindre à la tranquillité.

La nature d’un lien est d’être pur désir. Qu’il disparaisse, on parle alors de liberté. Le simple non-attachement au monde donne la joie de la gagner à chaque instant.

Toi seul es la conscience que rien n’affecte. Mort est ce monde, tout comme l’est le non-être. Même l’ignorance n’est rien, elle. Qu’est ce désir de connaissance qui subsiste encore en toi ?

Royaume, enfants, épouses, incarnations physiques et bonheurs, même si tu leur es attaché de tout l’être, cela est déjà mort, vie après vie.

Assez de choses, assez de désirs, assez d’actions même bien faites. Dans la jungle du monde mouvant, la pensée n’en est jamais rassasiée.

Pendant combien de vies n’as-tu pas accompli l’action avec ton corps, ta pensée, tes paroles, l’action épuisante et funeste ? Dès aujourd’hui, à cette action, mets un terme définitif.

XI

ASHTAVAKRA : Le passage de la non-existence à l’existence se produit de lui-même. En avoir la conscience nous soustrait aux fluctuations, nous arrache aux souffrances, et l’on atteint aisément à la sérénité.

Le créateur de tout chose est Ishvara, nul autre ici-bas ne l’est. En avoir la conscience, c’est voir en soi s’évanouir toute attente, c’est devenir toute sérénité, sans rien à quoi jamais s’attacher.

Les coups du sort et les bonnes fortunes que le temps nous apporte viennent tous du destin. En avoir la conscience, c’est être sans cesse heureux, avec ses perceptions en soi, sans jamais ni vouloir ni pleurer.

Plaisirs et déplaisirs, naissance et mort, proviennent du destin. En avoir la conscience, c’est ne plus voir de but à atteindre, c’est ne plus avoir de contrainte, c’est ne plus être affecté sans pour autant cesser d’agir.

La pensée fait naître le mal, et rien d’autre ici-bas. En avoir la conscience, c’est voir la pensée nous quitter, c’est être tranquille et serein, puisqu’en toute occasion n’existent plus de désirs.

Je ne suis pas le corps, le corps n’est pas à moi, je suis conscience. En être pénétré nous fait comme obtenir la pleine liberté, et notre esprit n’est plus alors occupé par l’action et la non-action.

En vérité l’être est tout, du simple brin d’herbe à Brahmâ. En avoir la conscience nous soustrait aux idées, nous sommes transparents, sereins, nous ne sommes plus asservis à ce que l’on obtient ou pas.

Merveille nombreuse est le monde, et pourtant il n’est rien. En avoir la conscience, c’est se soustraire à son hérédité, c’est n’être que lumière, c’est comme posséder la sérénité du rien.

XII

JANAKA : Tout d’abord insensible aux mouvements du corps, puis insensible au déploiement des mots, et enfin insensible aux pensées, voilà comment en vérité réel est l’être.

L’absence d’émotions et l’absence de perceptions font que le cœur reste dans son intégrité, au sein du mouvement. Voilà comment en vérité réel est l’être.

Quand tout provoque notre dispersion, la vie nous pousse à l’unité, c’est cette force qu’il faut voir, voilà comment en vérité réel est l’être.

Quand renoncer et avoir n’ont plus de raisons d’être, quand n’existent plus ni exaltation ni chagrin, ô Maître, alors en vérité c’est bien ainsi que réel est l’être.

Avoir une fonction ou ne pas en avoir, méditer ou être affranchi de son activité mentale, quand on voit que ce sont des concepts, alors en vérité, c’est bien ainsi que réel est l’être.

Entreprendre une action ou bien s’en abstenir, cela provient de l’ignorance, c’est lorsqu’on est conscient, vraiment, de cette vérité qu’alors réel est l’être.

Se risquer à penser l’impensable, c’est encore épouser la forme d’une pensée. C’est en renonçant à cette fiction qu’en vérité réel est l’être.

Celui qui agira dans cette perspective pourra alors toucher au but, celui dont la nature sera telle pourra alors toucher au but.

XIII

JANAKA : Sa propre réalité, dont rien n’a créé l’existence, est difficile à obtenir, même quand on ne porte sur les reins qu’un pagne. C’est lorsque renoncer et avoir n’ont plus de raisons d’être que l’être vit dans la tranquillité.

Où que ce soit, le corps souffre. La langue, où que ce soit, souffre. C’est en renonçant partout à sa propre pensée que l’on est établi sereinement dans sa réalité.

Accompli, rien ne saurait l’être. Quand on comprend cela profondément, pour accomplir ce qui à soi se présente, l’être est dans la tranquillité.

Action et non-action n’enchaînent pas la nature des sages qui sont présents dans un corps. L’absence d’union et de séparation fait que l’être est établi dans la tranquillité.

Sens et non-sens ne viennent pas pour l’être, de la station debout, couchée ou de la marche. Debout, en marche, ou endormi, l’être est tout entier établi dans la tranquillité.

Endormi, l’être ne perd pas plus qu’actif il ne gagne. C’est lorsqu’avoir et renoncer n’ont plus de raisons d’être que l’être est établi dans la tranquillité.

Dans l’univers des formes, la perception n’a pas de prise sur la tranquillité. Quand d’innombrables fois on s’en est rendu compte et qu’on s’est écarté de la dualité, l’être est tout entier établi dans la tranquillité.

XIV

JANAKA : Quand la vacuité d’esprit est naturelle, qu’aucune exaltation intérieure ne nous emplit d’images, et que notre sommeil est comme une conscience, alors plus rien ne vient nous encombrer l’esprit.

Que sont les possessions et que sont les amis, que sont aussi les objets qui nous volent, qu’est-ce qu’un ouvrage savant, qu’est-ce que la connaissance quand tout désir a disparu ?

Quand on sait qu’Ishvara est l’unique témoin et la conscience ultime, quand se libérer de ses liens n’entraîne aucune attente, la libération n’est plus l’objet d’une pensée.

Celui en qui nulle imagination n’existe, qui se conduit spontanément, et ressemble à un fou, seuls ceux qui ont cette nature sont à même de le comprendre.

XV

ASHTAVAKRA : C’est grâce à un enseignement subtil que l’on atteint son but, que l’on devient alors conscient de sa nature. Aspirer à connaître, même toute une vie, ne fait qu’exacerber la stupeur intérieure.

La liberté, c’est se déprendre des objets, et la prison, c’est quand on en garde la saveur. Telle est la connaissance. Et fais ce qu’il te plaît.

La conscience du vrai fait d’un homme éloquent, plein d’à-propos et de dextérité, un être silencieux, apathique, indolent. Aussi cette conscience est-elle rejetée par ceux qui veulent vivre leurs appétits.

Ton corps, tu ne l’es pas. Ton corps n’est pas ta possession. Tu n’es pas plus celui qui fait que celui qui possède, ta forme est la conscience, tu es le témoin éternel qui, jamais, n’atteint rien. Va en toute tranquillité.

Haine et amour sont les piliers de la pensée, mais jamais la pensée n’appartient à ton être. Comme ta nature est conscience, elle est soustraite à l’imagination. Tu échappes à la ronde des formes, va en toute tranquillité.

Tout ce qui existe est dans l’être, l’être est présent dans tout ce qui existe. C’est ce qu’on sait quand on n’est plus personne, qu’on ne possède rien. Aussi sois toute tranquillité.

Ce en quoi surgit l’univers comme sur l’océan, des vagues, c’est toi, en vérité, là-dessus, aucun doute. Ta forme est la conscience, tu peux vivre sans fièvre.

Aie confiance, mon fils, aie confiance. Ne te trouble pas face au monde. La connaissance est la forme propre de Dieu, ton être est au-delà de la nature.

Le corps, fait de matière, se dresse, et va et vient, tandis que l’être ni ne va ni ne vient, alors pourquoi se désoler ?

Que le corps vive jusqu’à la fin des temps, ou qu’il s’efface à l’instant même, de quoi s’enrichit, ou de quoi s’appauvrit ton être dont la seule forme est conscience ?

Ton être est océan sans fin. En lui, les vagues de la vie déferlent ou se résorbent par leur nature propre. Aussi pour ton être, il n’est ni marée ni reflux.

Mon fils, ton être a comme forme unique la conscience. Pour toi, l’univers est un tout. Alors pour qui, comment et où existerait l’idée de renoncer ou d’avoir ?

Ton être n’est que permanence et sérénité, rien ne pèse sur lui. Son espace est la conscience seule. Aussi pour lui, d’où viendrait la naissance, et d’où l’action ? Comment pourrait-il être une personne ?

Dans ce que tu perçois, c’est toi seul qui te montres. L’or est-il différent dans un collier, une parure ou une bague ?

« Je suis ceci, je ne suis pas cela », renonce à ces répartitions, vois bien que ton être est tout. Libre alors de toute opinion, va en toute tranquillité.

Pour toi, ton ignorance fait que le monde existe. Or toi seul es réel, au regard de la réalité ultime. Mais tout homme entraîné dans ce monde mouvant n’est pas autre que toi, nul n’est soustrait à ce monde mouvant.

Ce monde qui n’est qu’errance n’est rien. En avoir la conscience, c’est se soustraire à son hérédité, c’est n’être que lumière, c’est comme posséder la sérénité du rien.

En vérité, dans l’océan des formes, c’est l’Un qui fut, qui est et qui sera. Pour l’être n’existent ni liberté ni prison. Si tu as fait ce qu’il faut accomplir, va en toute tranquillité.

Ne trouble pas ton esprit par les images et les idées. Tu es fait de conscience, reste dans la sérénité, demeure en paix dans les bras du bonheur, au plus profond de toi.

Renonce à poser ton esprit sur les choses en toute circonstance, n’introduis pas de pensée dans ton cœur, tu es l’être, en vérité tu es libre. À quoi bon vouloir spéculer ?

XVI

ASHTAVAKRA : Lis ou écoute, mon fils, tous les traités du monde, tu n’en seras pas pour autant dans ta nature véritable, sauf si de ton esprit tu chasses toute chose.

Vis, agis et observe avec discernement, néanmoins sache que c’est un esprit où n’existent plus de désirs qui fera resplendir la lumière absolue.

C’est la tension qui rend tout un chacun malheureux, et nul ne sait cela. Heureux celui qui, par cette vision des choses, échappe à toute activité.

Pourtant celui qui est sensible, dans ses occupations, ne serait-ce qu’à un simple battement de paupières, parce que l’inertie est pour lui un fardeau, obtient la tranquillité, et nul autre.

« Ceci est accompli et cela ne l’est pas », lorsque l’esprit est libre de toute alternative, il ne se préoccupe plus alors du destin, des richesses, du désir, de la libération.

Quand on repousse les objets, on s’en détache. On s’y attache à force de les convoiter. Or, ne plus être assujetti au désir ou au renoncement, c’est être ni attaché ni détaché.

Renoncer et avoir sont les germes du monde sensible, qui dure autant que le désir subsiste. En vérité, l’absence de toute spéculation est un signe.

Quand on agit, surgit l’attachement. Et quand on n’agit pas, apparaît le dégoût. Soustrait à la dualité, pareil à un enfant, le sage est tout entier dans sa réalité.

On cherche à s’affranchir du monde, quand on est passionné, par le désir d’échapper aux souffrances. N’avoir plus de passions, en effet, nous soustrait aux souffrances. Plus rien, même dans cette vie, n’est source de blessures.

Quand des pensées subsistent, même pour la libération, et quand, même pour notre corps, il y a possession, on n’a pas plus de connaissance que de détachement. On a uniquement la douleur en partage.

Et si Shiva était ton instructeur, ou bien Vishnu, ou même encore Brahmâ, le dieu né du lotus, tu n’en serais pas pour autant dans ta réalité, sauf si de ton esprit tu chasses toute chose.

XVII

ASHTAVAKRA : Obtient le fruit de la connaissance et le fruit de l’action celui qui reste immuablement en lui-même, heureux de vivre sans le trouble de sens.

Et jamais en ce monde, celui qui sait la vérité des choses ne subit de blessure, car l’univers, sphère de la conscience, c’est lui seul qui l’emplit.

Jamais plus les objets ne captivent celui qui a trouvé en lui son repos, pas plus que les feuilles de neem ne séduisent l’éléphant que comblent les feuilles de sallaki.

Mais qui n’a pas en lui les résidus de ses expériences passées, sans pour autant désirer celles qui ne sont pas encore vécues, un tel homme, en ce monde, est très rare à trouver.

Dans le fleuve de l’existence certains veulent jouir des choses, d’autres se libérer, mais n’avoir ni désir de jouir, ni désir de libération, une telle grandeur d’esprit est réellement rare à trouver.

Destin, richesses, désir, libération, la vie aussi bien que la mort, pour qui a cette immensité d’esprit, avoir ou renoncer n’ont pas de raison d’être.

Il n’éprouve pas plus de désir pour la disparition du monde qu’il n’a de rejet pour son maintien, comme s’il avait, devant lui, l’éternité, heureux de demeurer dans la tranquillité.

C’est lorsque la connaissance et l’action sont une, que toute pensée disparaît et que l’on sait agir. Voir, écouter, percevoir et sentir, manger, tout s’accomplit dans la tranquillité.

Libre d’objets, sa perception; spontanés, ses mouvements ; et au repos, ses sensations ; ni passion, ni détachement, quand l’océan de la réalité mouvante est un lac asséché.

On ne dort pas plus qu’on ne veille, on ne ferme pas plus les yeux qu’on ne les ouvre. Ah ! celui dont a disparu la pensée vit dans un état indicible.

À tout instant il apparaît dans sa nature véritable. À tout instant, il est un infini que rien n’affecte. Et, libre de tout passé, à tout instant, il est libre.

Voir, écouter, toucher, sentir, manger, prendre, parler, se mouvoir, cela se fait sans idée de difficulté ou d’aisance. En vérité, libre est l’immensité de l’être.

Ni dithyrambe, ni diatribe, ni jubilation, ni colère, rien à donner, et rien à prendre, l’être est à tout instant libre, affranchi de ses sens.

Voir une femme énamourée ou voir la mort à sa porte ne troublent pas son esprit. Il est dans sa nature véritable. En vérité, libre est l’immensité de l’être.

Entre souffrance et plaisir, entre une femme et un homme, entre succès et échec, en vérité le sage ne fait aucune différence : en tout, son regard reste égal.

Pas davantage de compassion que de violence, pas plus d’humilité que de morgue, pas plus de transports que de trouble chez l’homme en qui la mouvance du monde s’est volatilisée.

Libre, on ne repousse pas plus les choses qu’on ne les cherche avec avidité. Et c’est avec une pensée libre d’attachement, sans cesse, que l’on accueille entièrement ce qui se présente à soi.

Concentration et dispersion, bien-être et malaise, quand notre pensée se suspend, on ne connaît pas ces fictions, comme si l’on était dans son intégrité.

Sans rien s’attribuer et sans être personne, sachant que rien n’existe, tout désir disparu en soi, on accomplit l’action sans même agir.

La confusion, l’opacité, le rêve, caractérisent la pensée. Quand on s’en affranchit, on peut connaître pleinement une sorte d’état où la pensée n’intervient plus.

XVIII

ashtavâkra : Celui en qui soudain toute illusion devient un rêve, quand surgit la conscience, sa seule forme est la tranquillité, et je salue en lui lumière et sérénité.

Posséder toute chose multiplie les bonheurs, mais nul n’accède à la tranquillité s’il ne renonce à tout.

Avoir à agir est douleur, c’est un soleil ardent qui consume son être. Et d’où pourrait venir la tranquillité sinon des flots de nectar de la sérénité ?

Ce que tu vois n’est que fiction, rien n’existe au regard de la réalité ultime. Qui est dans sa nature véritable ne peut pas ne pas être : il fait surgir et l’existence et le néant.

Ce n’est ni en allant au bout du monde, ni en se repliant sur soi que l’on atteint sa vraie nature, on ne peut pas la concevoir, elle n’exige aucun effort, et comme elle est sans forme, rien ne peut l’affecter.

Il suffit que l’illusion cesse, pour être dans sa vraie nature, pour que, toute souffrance disparue, notre regard soit vierge de tout voile.

Le monde n’est que fiction, l’être est à jamais libre. Sachant cela, l’homme éclairé peut-il encore se comporter avec la fougue d’un enfant ?

Nous sommes la conscience. Existence et néant, ce sont des artifices. Voir cela clairement, c’est être sans désirs. Que reste-t-il alors à savoir, à dire, à faire ?

« Je suis ceci, je ne suis pas cela », chez l’homme détaché ces idées disparaissent. Il sait très clairement que la conscience est tout : il est alors silence.

N’existent ni unité ni dispersion, ni nuit ni illumination, n’existent ni douleur ni plaisir pour l’homme détaché, totalement serein.

Qu’il soit mendiant ou roi, qu’il ait tout ou n’ait rien, dans la foule ou dans la forêt, comme sa nature intérieure est vide de pensées, aucune différence n’existe pour l’homme détaché.

Toutes ces idées de devoir, de désir, de richesse, de discrimination, où sont-elles, pour lui désormais affranchi de toute alternative ?

En vérité pour lui rien n’est à accomplir, en lui rien n’affecte son cœur, ici-bas il s’accorde pleinement à la vie sans en être l’esclave.

Que reste-t-il de l’incertitude et du monde ? Y renoncer, s’en affranchir n’existent plus pour qui se tient à la lisière des pensées.

Que celui qui perçoit le monde pense qu’il n’a pas d’existence. Soustrait aux contingences, que reste-t-il à faire ? Aucune perception n’en est une.

Celui qui perçoit la conscience ultime, qu’il pense : je suis cette conscience. À quoi penser, quand on est au-delà des pensées et qu’on ne perçoit nulle dualité ?

Celui qui perçoit sa propre dispersion fait tout pour qu’elle cesse. Quand on est au-delà des choses, il n’y a plus de dispersion, plus rien n’est à atteindre. Pourquoi agir alors ?

Un sage, même si sa conduite est celle de chacun, ne perçoit pour lui-même, à la différence d’autrui, ni unité ni dispersion ni rien qui puisse l’affecter.

Présence et absence disparaissent pour qui est conscience, être et béatitude. Il n’accomplit en vérité aucune action, même si pour autrui il se dépense sans compter.

Qu’il joue un rôle ou n’en joue pas, un sage n’éprouve aucune tension. Il est totalement dans la tranquillité quand il fait ce qui se présente à lui.

Quand rien ne nous affecte, qu’on ne s’appuie sur rien, qu’on agit librement, affranchi de contraintes, poussé par le vent de la vie, on se meut, pareil à la feuille morte.

Quand on n’est plus soumis au mouvement perpétuel des choses, il n’est nulle part ni exaltation ni chagrin. L’esprit demeure immuablement silencieux, on apparaît comme sans corps.

Nulle part aucune envie de renoncer n’existe, aucune perte n’existe, nulle part. Le sage qui s’en tient à lui-même, est lumière et silence.

Simplement son esprit est vide de pensées, il agit naturellement comme un homme ordinaire, sans que pour lui n’existent ni humilité ni orgueil.

« C’est mon corps qui agit, et non ce que je suis que rien n’affecte. » C’est en faisant barrage à pareille pensée que même en agissant on n’accomplit aucune action.

On agit sans le dire, sans pour autant être un enfant. Rien de la vie alors n’est une entrave, on est lumière et tranquillité, même en suivant le cours des choses.

Quand on a épuisé tous les raisonnements possibles, et que toute action est tarie, plus rien ne reste à concevoir, à connaître, à écouter, à percevoir.

Quand unité et dispersion ne sont plus désir de liberté et double de soi-même, quand on voit clairement que le monde est fiction, l’esprit demeure à jamais conscience.

Celui en qui subsiste une personne est soumis à l’action même s’il n’agit pas. L’action du sage affranchi de lui-même est une non-action.

Sans agitation, sans exaltation, sans mouvement, sans tensions, sans connaître ni désirs ni doutes, tel apparaît l’esprit d’un homme libre.

Contempler ou même agir, quand la pensée s’en abstient, c’est qu’aucun motif ne l’y pousse, pourtant elle contemple et elle agit.

L’homme ordinaire, en écoutant la vérité, n’obtient qu’aveuglement, mais le sage, qui se retire en lui-même, ressemble à un aveugle.

L’unité ou la liberté, les aveugles en font leur but fébrile. Les sages ne perçoivent rien à accomplir, ils reposent en eux, comme endormis.

Ce n’est pas plus en s’abstenant d’agir qu’en redoublant d’effort qu’on s’affranchit de tout rôle : c’est être aveugle. Un homme éclairé, par la simple conscience de la réalité, s’affranchit de tout rôle.

Ce que nous sommes est transparence, conscience, amour et plénitude, et ne se confond pas avec le monde matériel, rien jamais ne l’affecte, c’est ce qu’ignorent les êtres obnubilés par leurs efforts.

La liberté échappe à l’homme aveugle dont les actions ne sont qu’efforts. Heureux celui qui se rend libre par le seul jeu de sa conscience, hors de tout activisme.

La vraie réalité échappe à l’homme aveugle, car il a le désir de s’incarner en elle. Le sage est sans désirs, aussi partage-t-il ce qu’il est avec la conscience ultime.

Privés de fondements, cherchant à posséder, les hommes aveugles alimentent le cours sempiternel des choses qui repose sur l’irréalité. L’être lucide en tranche la racine.

Et la sérénité, jamais on ne l’obtient, précisément parce qu’on la veut. C’est la totale perception de la réalité qui nous assure en toute circonstance la sérénité de l’esprit.

Celui qui se repose sur sa propre vision, comment peut-il percevoir sa nature réelle ? L’homme éclairé ne perçoit ni ceci ni cela, il perçoit seulement sa nature immuable.

Comment un homme aveugle pourrait se libérer, en s’acharnant sans cesse à vouloir s’affranchir ? C’est lorsqu’on s’en tient à soi-même que la libération est spontanée.

On peut penser que quelque chose existe, on peut penser qu’il n’y a rien, c’est en ne pensant ni ceci ni cela que l’on atteint à la tranquillité.

«Penser» que notre vraie nature n’est par rien affectée, est affranchie de la dualité, quel manque de discernement ! La confusion nous aveugle, et pour toute la vie, nous sommes prisonniers d’un rôle.

Chercher à se libérer rend la conscience esclave d’un objet. Quand on est libre, la conscience est affranchie de désirs et d’objets.

Quand nous découvrons que les objets sont des tigres, nous cherchons, affolés, un refuge. Nous fuyons aussitôt dans des grottes pour tenter d’obtenir détachement et unité.

Mais quand ils voient que nous sommes des lions impavides, ces objets aux dents longues s’enfuient impuissants et nous servent sans pouvoir nous flatter.

Ce qui provoque la libération, ce n’est ni l’absence de désirs, ni non plus un esprit détaché, c’est demeurer parfaitement tranquille quand on voit, entend et touche, quand on sent et quand on mange.

Quand on est pure conscience, que rien ne peut nous troubler, la simple évocation de la réalité ne nous fait juger ni en bien ni en mal, ni ne nous laisse neutres.

Un juste accomplira ce qui se présente à lui, que ce soit bien ou mal. En un sens, en effet, c’est comme un enfant qu’il agit.

De lui-même, il atteint à la tranquillité, de lui-même, il obtient l’ultime, de lui-même, il s’affranchit de tout rôle, de lui-même, il devient lui-même.

Ce que nous sommes n’est ni l’acteur ni le bénéficiaire de nos actes. Lorsque nous le concevons par nous-mêmes, tous les aspects de la pensée sont réduits à néant.

Naturelle et sans limites apparaît la présence d’un sage, tandis que la sérénité d’un être aveuglé, dont la pensée est liée au désir, demeure artificielle.

Se mêler aux réjouissances ou se retirer dans des grottes, un homme éclairé peut le faire, parce qu’il n’a pas de préjugés. Rien ne l’enchaîne, il est libre dans sa conscience.

Qu’à sa vue et qu’à son respect se présentent un savant, une divinité, un lieu saint, une femme, un roi ou un être cher, son cœur n’est embué par rien.

Qu’enfants, serviteurs, épouse, neveux, membres de sa famille, aient sur lui des propos moqueurs, un homme détaché n’en est pas le moins du monde affecté.

Il est heureux sans l’être, et s’il est affligé, c’est néanmoins sans l’être. Cet état surprenant, seuls peuvent le connaître les êtres semblables à lui.

La nécessité de l’action appartient au monde mouvant, mais lui n’en a aucune perception. Vide d’images, il n’en conçoit aucune. Vide de toute forme, rien ne peut l’affecter.

Même s’il n’agit pas, un homme à la pensée confuse reste en agitation perpétuelle, tandis qu’un homme adroit, même en accomplissant ce qu’il doit faire, demeure imperturbé.

Tranquille, il est assis ; tranquille, il est couché; tranquille, il va et il vient ; tranquille, il parle ; tranquille, il mange. C’est ce que vit, dans la réalité courante, un esprit plein de sérénité.

Celui qui, grâce à ce qu’il est, ne connaît aucun trouble, tout en vivant la vie de tous, rien ne peut l’endeuiller, il est calme comme un grand lac.

Chez un homme aveuglé, même la non-action semble une activité, tandis que chez un sage, même l’activité est signe de non-action.

Chez l’un, se détacher des possessions apparaît manifeste, tandis que dans le corps de l’autre, où tout désir a disparu, on chercherait en vain et la passion et le détachement.

Attachée à ne pas susciter de pensées est chez le premier, à chaque instant, la conscience. Mais c’est en suscitant ce qu’il y a à penser que la conscience, chez celui qui est dans sa réalité, est dépourvue de toute forme.

Quand on entreprend tout sans désirs, avec l’innocence qu’on rencontre chez les enfants, rien sur nous n’a de prise et rien ne nous affecte, même en accomplissant l’action.

Heureux en vérité qui se connaît lui-même ! Il reste égal en chaque instant vécu, qu’il voie, qu’il entende, qu’il touche, qu’il sente ou qu’il goûte, car sa pensée n’est plus fébrile.

Il n’est plus de fuite des choses, plus d’illusions, il n’y a plus rien à atteindre, ni moyens pour y parvenir, le sage est comme le ciel qu’aucune pensée jamais n’effleure.

Heureux celui affranchi des objets, entièrement dépris de sa saveur intime, car son unité intérieure apparaît spontanée au sein de la pérennité de l’être.

À quoi bon multiplier les mots ? Quand on connaît le principe des choses, et qu’il n’existe plus de désir pour l’expérience sensible, ou pour s’en affranchir, on est toujours, en tout lieu, libre d’attachement.

L’univers, dans sa totalité, est essentiellement duel, il n’existe que par les mots. Quand rien n’affecte plus notre conscience, que reste-t-il à accomplir ?

Quand on voit clairement que tout cet univers, issu du mouvement, n’est rien, on perçoit l’invisible, et l’on atteint à la sérénité par sa propre nature.

Pour celui dont la forme est pure vibration, et qui ne perçoit plus la matière des choses, il n’est ni normes, ni détachement, ni renoncement, ni sérénité.

Celui qui est réduit à sa forme infinie, et ne perçoit plus la matière, pour lui n’existent ni liberté ni contraintes, ni exaltation ni chagrin.

Dans ce monde mouvant qui inclut jusqu’à la conscience, il n’y a que fiction réelle. Affranchi de son moi, de toute possession, sans désirs, ainsi est l’être de conscience.

Quand on perçoit son être comme impérissable, affranchi de toute douleur, qu’en est-il du savoir, et qu’en est-il du monde ? Ce corps, nous ne le sommes plus.

Quand on est d’esprit faible et qu’on se prive des moyens de mettre un terme à ses souffrances, à l’instant même, on provoque l’apparition des désirs et des rêves.

Quand on est d’esprit faible, même écouter la vérité ne chasse pas l’aveuglement. Un effort objectif pour supprimer les songes ne fait qu’exacerber l’appétit pour les choses.

Mais quand la connaissance a réduit en cendres l’action, et même si pour l’œil d’autrui, on accomplit l’action, rien, en nous, ne nous pousse à agir, à parler.

Ni obscurité ni lumière n’existent, ni perte ni néant n’existent, pour qui est au-delà des formes et qu’aucune peur n’effleure jamais.

Fermeté, clairvoyance, même impavidité n’ont plus lieu d’être pour l’homme détaché, soustrait à ce qu’il est: sa vraie nature est au-delà des mots.

Ni ciel ni enfers ni libération du vivant n’existent en effet. Mais à quoi bon multiplier les mots ? Aux yeux du détachement, plus rien ne subsiste.

Rien n’est à acquérir, et l’on ne souffre pas de ne rien posséder. La pensée n’est plus troublée par les idées, elle est toute conscience.

Quand on est sans désirs, on ne chante pas plus la sérénité qu’on ne se plaint du malheur. Souffrance et joie sont choses égales, la félicité est en soi, on ne perçoit plus rien à accomplir.

On n’éprouve aucune aversion pour le monde, on ne cherche pas à percevoir son être. Libéré de ce que l’on repousse et de ce qui nous attire, on n’est ni mort ni vivant.

Quand femme et enfants ne sont plus une charge, ni les objets une tentation, quand dans le corps n’existe nul souci, c’est alors qu’on est sans désirs, au cœur de sa conscience.

Pour celui qui vit spontanément ce qui arrive, la joie est en tout lieu, il parcourt le monde à sa guise, et il prend son repos là où se couche le soleil.

Que le corps soit lourd ou léger, rien alors ne nous harcèle. Quand on repose tout entier sur le sol de sa propre nature, on cesse d’être hanté par le monde mouvant.

Sans possession et vivant à sa guise, soustrait à tout conflit, tous ses doutes tranchés, sans plus d’attachement pour tout ce qui existe, l’homme éclairé est toute indépendance.

En lui, aucun instinct de possession, car l’or, la terre et la pierre sont pour lui choses égales, ce qui nouait son cœur a été tranché net, la fougue de l’action, la lourdeur des ténèbres se sont évanouies.

Dans cet état d’égalité en toute circonstance, pas un seul résidu n’existe dans le cœur. Quand on a cette liberté, quand on a cette joie, à qui peut-on se comparer ?

On connaît sans connaître, on perçoit sans percevoir, on parle sans parler. Mais cela ne peut être s’il subsiste en nous-mêmes un simple résidu.

Mendiant ou roi, peu importe, un signe marque l’homme sans désirs : quel que soit son état, il n’a plus de pensées liées au bien et au mal.

Ni liberté, ni restriction, ni même l’exacte perception de la réalité n’existent pour l’homme détaché, pour qui a disparu tout objet, et qui est fait d’une justesse sans défauts.

Quand on a le bonheur de demeurer en soi, et qu’on est sans désirs, toute souffrance disparue, ce qu’on éprouve à l’intérieur de soi, comment et à qui le décrire ?

Il dort sans dormir, et rêve sans rêver, il veille sans veiller, le sage qui demeure habité par la joie, de monde en monde.

L’homme de connaissance, c’est sans penser qu’il pense, c’est sans percevoir qu’il perçoit, et c’est sans en avoir conscience qu’il est toute conscience, et sa psyché, même s’il en a une, n’a plus d’activité.

Il n’endure ni joie ni peine, il n’est pas plus esclave qu’affranchi de ses passions, il ne désire pas plus se libérer qu’il n’est libre, il n’est ni ceci ni cela.

La dispersion ne l’affecte pas plus que l’unité n’est son lot. S’il semble inerte, il ne l’est pas, et s’il semble savant, il n’en est rien non plus.

Libre, vivant dans sa réalité, affranchi de l’action, faite ou à faire, égal en toute chose car soustrait au désir, action et non-action n’obsèdent plus son esprit.

Les louanges ne l’enchantent pas plus que les critiques ne l’irritent. Il ne tremble pas plus devant la mort qu’il ne s’émeut devant la vie.

Il ne cherche pas plus la foule qu’il ne court au désert. Sa pensée silencieuse, partout, toujours, il demeure à jamais égal.

XIX

JANAKA : Grâce au forceps de la lucidité, j’ai arraché, du tréfonds de mon cœur, le dard des opinions sans nombre.

Qu’est le destin, qu’est le désir, que sont les possessions, qu’est le discernement, que sont dualité et non-dualité pour l’être qui tout entier demeure dans sa propre lumière ?

Qu’est le passé, qu’est le futur, qu’est même le présent, qu’est-ce que l’espace et qu’est l’éternité pour l’être qui tout entier demeure dans sa propre lumière ?

Qu’est l’être et qu’est le néant, que sont le bien et le mal aussi, que sont inquiétude et tranquillité pour l’être qui tout entier demeure dans sa propre lumière ?

Que sont rêve et sommeil profond, et qu’est l’état de veille, qu’en est-il de l’état qui les transcende tous, qu’en est-il de la peur pour l’être qui tout entier demeure dans sa propre lumière ?

N’existent plus ni proche ni lointain, ni intérieur ni externe, ni grossier ni subtil pour l’être qui tout entier demeure dans sa propre lumière.

Qu’en est-il de la mort, qu’en est-il de la vie, qu’en est-il des lieux et des êtres, qu’en est-il de la dissolution, et qu’en est-il de l’unité de soi pour l’être qui tout entier demeure dans sa propre lumière ?

Assez parlé des trois sentiers, assez parlé du détachement, assez parlé du discernement quand l’être a pu trouver en soi son terme.

XX

JANAKA : Où sont les formes, où est le corps, où sont les sens et la pensée, qu’en est-il de la vacuité et de l’absence de désirs, quand on est dans sa propre forme que rien ne peut affecter ?

Qu’est-il besoin de traités, de discrimination de soi ou d’un esprit vide d’objets, qu’est-il besoin de joie, d’absence de convoitise quand l’être est pour toujours hors des conflits de la dualité ?

Quelle importance a, pour l’être, le savoir et l’ignorance, la personne et le monde ? Que signifient liberté et prison, que signifient les formes pour qui est dans sa propre forme ?

Qu’existe-t-il encore à accomplir, que signifie se libérer du monde, qu’est-ce que la liberté dans cette vie pour qui est toujours soustrait à toute métamorphose ?

Et que devient l’acteur, et où est l’homme qui perçoit, qu’est- ce que la non-action, qu’est-ce que la connaissance, qu’en est-il d’un savoir direct, qu’en est-il de ses fruits pour l’être qui toujours est à jamais soustrait à sa propre personne ?

Qu’en est-il de ce monde, où est celui qui veut se rendre libre, que signifient détaché, savant, esclave ou libre, pour l’être qui demeure dans son unique forme, à jamais affranchie de la dualité ?

Qu’est-ce que naissance et disparition, qu’est-ce que but à atteindre et méthode, qu’est-ce que chercheur et succès pour l’être qui demeure dans son unique forme, à jamais affranchie de la dualité ?

L’homme qui évalue les choses, les moyens qu’il possède, l’objet qu’il évalue et sa vision du monde, le quelque chose et le rien, qu’en est-il pour notre être que rien jamais n’affecte ?

La dispersion et l’unité, la clairvoyance et les ténèbres, l’exaltation et le chagrin, qu’en est-il pour notre être quand il est à jamais soustrait à toute action ?

La vie de tous les jours et la vie transcendante, les souffrances et les joies, qu’en est-il pour notre être affranchi pour toujours des spéculations de l’esprit ?

L’énergie créatrice et le monde mouvant, être épris ou être détaché, notre conscience intime et la conscience universelle, qu’en est-il pour notre être que rien jamais n’affecte ?

Se manifester, s’en abstenir, être prisonnier ou libre, qu’en est-il pour notre être, que rien ne peut tirer de son unique essence, à tout jamais au sein de ce qu’il est ?

L’enseignement et les livres, le disciple et le maître, ce que j’ai à atteindre, qu’en est-il pour mon être qui est cette béatitude que rien ne peut voiler ?

Et l’être et le non-être, et l’un et la dualité, qu’en est-il ? A quoi bon multiplier les mots ? De l’être, plus rien désormais ne surgit.

Traduction : Alain Porte
Vu sur le site des Éditions de l'Éclat

2 commentaires:

Nobody a dit…

Bien long,je vais plutôt aller siroter une autre tasse de café!:-)

jeudelavie a dit…

Merci ,pour ce texte qui ne s'adresse pas à l'intellect mais nous invite à le déguster tel un elixir de vie. Je l'ai enregistré sur K7 audio & lorsque je crée (je suis pastelliste) je me le passe et repasse en boucle. L'ashtâvakra (les paroles du huit fois difforme) est une merveille au même titre que l'avaduta Gîta. Texte à siroter avec une paille pour en déguster la saveur incomparable. Un délice !