vendredi 9 mai 2008

• Danser avec la vie - Sébastien Fargue

Sources

Danser avec la vie

Entretien avec Sébastien Fargue

La Présence est pour moi quelque chose qui correspond à Lilith, parce qu’insaisissable, paradoxale, et pourtant bel et bien là ! Je dirais qu’il y a, pour parler de sensation, une "jouissance" ou une joie naturelle dans cet état.
Lorsqu’il y a l’acceptation que je ne peux pas savoir, alors ne pas savoir devient un jeu et un plaisir. Le mystère, le vide, au lieu de faire peur, est ravissant (dans le sens de ravissement). On peut être ravi par cette Présence.

Qu’est-ce qui fait que c’est ravissant ?

Parce que c’est sans fin, parce que c’est libre, parce qu’il n’y a pas de conclusion. Il y a toujours (comme dans le tarot où il y a le mat) ce qui vient faire que n’importe quelle structure, n’importe quelle élaboration tôt ou tard s’effondre, et n’est pas fiable. C’est un état qui a intégré la notion d’effondrement, que la sécurité n’existe pas, et trouve cela « amusant » ! Il y a une forme d’abandon, d’insécurité qui paradoxalement offre ce que j’appellerai la plénitude et la satiété existentielle. Parce que je ne suis sûr de rien, j’ai accès à ce qui est absolument sûr, c’est-à-dire à ce que je ne peux pas me représenter. Je me base alors non plus sur des représentations, mais sur quelque chose que je ne peux pas définir.

Cette présence (que d’autres appellerai Dieu ou Nature de Bouddha) offre néanmoins une sécurité et un bien-être, même si ce qui me procure ce bien-être, ce sur quoi je repose, n’est absolument pas identifiable et est absolument silencieux. On arrête de se reposer sur des représentations et des formes pour obtenir la satisfaction et la satiété existentielle (le bonheur). On prend également conscience que le fait de ne plus chercher une sécurité, quelque chose d'absolument stable ou de vrai en soi, nous "ramène" naturellement à notre conscience Lilith, la Présence. Nous avons alors beaucoup plus d’espace, de liberté pour être tel que nous sommes, et dans cette présence inconditionnée repose la paix de l’âme.

Peut-on approfondir cette notion d’être présent ?

Être présent c’est danser avec la vie. Être présent à ce qui est, sans tentative de manipulation, ou d’élaboration de stratégies complexes pour obtenir un résultat, mais prendre la vie comme elle vient, y répondre de manière spontanée, se laisser répondre. Il y a un dialogue entre un monde et une créature qui est dans ce monde. Une danse, un binôme qui ultimement dans la présence devient Un. C’est le genre de sensation qui apparaît lorsque la notion d’un moi, d’une entité séparée s’effondre.

La Présence, est ce que je suis fondamentalement. Avant d’être un être humain, une pensée, une sensation, des émotions, une énergie, ce que l’on veut, je suis la conscience qui a conscience de cette pensée, de ces émotions, de ce corps, etc. Là se situe la présence «témoin». Je suis présent aux phénomènes qui se manifestent au sein du mental, au sein des énergies, des sensations physiques, entre autres par l’intermédiaire des sens et de l’environnement.
Dans la Présence, les catégorisations que nous utilisons par le biais du mental tendent à disparaître. Nous entrons en relation avec le monde, avec de moins en moins de filtres de la pensée, et parfois sans pensées, ce qui nous permet d’être dans un contact direct avec les choses, et nous pouvons alors redécouvrir des sensations formidables comme l’émerveillement que l’on a quand on est enfant de voir un escargot, un arc en ciel, ou une crêpe au chocolat !
C’est magique, c’est un émerveillement, c’est beau. Il n’y a pas de jugement, c’est gratuit, c’est simple, c’est entier. On retrouve le ravissement dans cette présence directe à ce qui est.

L’idée qu’il y a le monde et moi disparaît petit à petit. La pensée que j’ai, les émotions que j’ai, le corps que j’ai se réunifie avec l’environnement. Le monde et la créature deviennent le monde tout court. Il n’y a pas moi dans le monde. Il y a le monde. Le corps-esprit est partie prenante du monde, il est dans une interaction totale avec tout ce qui l’entoure et ne peut pas survivre autrement. Le corps-esprit devient l’univers. Cette forme que j’ai (corps et esprit) est aussi une manifestation de l’univers.

On retrouve l’idée de communion, d’unification, qui est un état naturel. Tous les animaux sont dans cet état, la plupart des enfants, et les êtres humains à certains moments. C’est le stade éveillé.

Il y a justement dans cette disparition progressive de la notion d’un moi séparé, la prise de conscience que je suis la présence, "en amont" du corps-esprit. Je crois qu’on se rend compte dans cette évolution que nous sommes la présence. C’est un mode d’être au monde qui permet d’entrer dans une manière d’être non-duelle.

Quand on pratique la « Présence », ce que j’ai observé chez moi et d’autres personnes, c’est qu’on est de plus en plus assimilé à la Présence. Je pratique la Présence, puis je me rends compte que je suis la Présence, impersonnelle, universelle, non représentable.

On est alors dans Lilith, dans cette liberté absolue, inaliénable, libre, qui n’a pas de forme, qui est témoin des formes, et qui se vit néanmoins dans les formes. On arrive ainsi dans le paradoxe avec forme / sans forme ensemble. C’est là que se trouve se ressenti de « danse » qui produit fluidité et bien-être. C’est être comme un poisson dans l’eau, avoir retrouvé son état primordial, la satiété existentielle. Être suffit.

Ce qui nous éloigne de cet état est-il la pensée ?

C’est le pouvoir de fascination de la pensée. Tant que je suis identifié à la pensée, tant qu’elle garde la première place, tant que je crois plus à mes pensées qu'au silence paisible de la présence, je suis fasciné par les pensées qui émergent, et dans cet état d’attachement, d'identification aux pensée il n’y a pas d’espace. Il y a une tentative de contrôle, de s’accrocher à quelque chose pour survivre, se rassurer, alors que si j’écoute la présence, la réalité pragmatique et honnête c’est que : « je ne sais pas ». Je ne sais pas le pourquoi de la vie et je ne sais ce que c'est, ni réellement ce qui se passe. Elle « est » simplement, gratuitement. Tant que je cherche à enfermer la vie dans une catégorie et une représentation je me dupe, et je sors de la réalité pour rentrer dans l’illusion. Être dans l’illusion génère la souffrance et l’attachement.

Comment va-t-on pouvoir articuler cette façon d’Être, cette expérience, avec notre mentalité moderne fondée sur des idées et des représentations ? Comment vivre ainsi avec notre univers chargé d’objets, construit sur une mentalité matérialiste qui entraîne le goût de la possession ?

Il y a différentes manières d’appréhender la société, avec ses leurres et ses exigences. Du point de vue de la présence, le monde tel qu’il est n’est absolument pas un problème. Il est comme il est. Même si la plupart des gens sont fascinés par les formes, la volonté de puissance, hypnotisés par les médias, vivants dans la peur de la mort, l’attachement affectif, cela n’a pas vraiment d’importance parce que ce que « je suis », la présence que je suis, n’en est pas affectée. Elle est inaliénable, fondamentalement libre et invulnérable. Si je suis suffisamment enraciné dans la Présence, je ne "retombe" pas dans la fascination des formes : le monde est bon ou mauvais, doit être sauvé, etc.

Dès que je suis dans une tentative volontaire et passionnée de réforme du monde, d’implication dans le monde, je suis pris dans le monde. Le monde a le pouvoir de me tuer, de me faire grand ou petit. Tant que je suis dans la croyance que le monde a pouvoir sur moi, je vais y cotiser, et dire que ce n’est pas bien, ou que c’est bien, ou que ça pourrait être autrement. Si je tombe dans l’un des deux « pièges » qui est la fascination positive ou négative par rapport au monde, le monde continue à être un problème ou un support.

Du point de vue de la Présence, grandir dans ce monde, l’utiliser comme un allié ou un ennemi, est encore du domaine des représentations mentales, donc de l’illusion. Lilith ne cherche pas à grandir ou à combattre quoi que ce soit. Être lui suffit. Elle ne rentre pas dans le drame de l’évolution du monde ou de sa propre évolution personnelle.

Lilith est une vraie sauvageonne. Elle invite à se poser dans la Présence. Toutes les propositions qu’on nous fait pour nous améliorer, ou pour faire grandir le monde, sont des choses qui vont non pas nous libérer, et nous permettre de rencontrer Lilith, mais contribuer à ne pas accepter les choses telles qu’elles sont. Cela amène au jugement, aussi bien fondé qu’il soit.

Tant que je « sais », je me trompe ! L’homme court toujours parce que les choses ne sont jamais parfaites. La question est d’accepter la vie telle qu’elle est. Lilith est dans la danse de la vie. Pour Lilith, toutes les saisons sont belles. Elle est non-duelle, intègre tout. Elle ne crée pas de système. Elle intègre Tout dans l’instant présent.

Propos recueillis par Didier Fleury

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