vendredi 30 novembre 2007

• Le sujet connaissant n'est pas la personne - Tendzin Palmo

Le sujet connaissant n'est pas la personne

Tendzin Palmo

«Les gens ont l'idée préconçue que pour accéder à la spiritualité, il faut devenir une sorte d'illuminé indifférent au monde. Mais, encore une fois, ce n'est pas ainsi que les choses se passent. Devenir un être pleinement réalisé ne signifie pas que l'on ne ressent plus rien, que l'on n'éprouve plus d'émotions : on conserve son identité et sa personnalité, mais on cesse tout simplement d'y croire. Les grands lamas qu'on rencontre sont les gens les plus vivants du monde. Cela s'explique par le fait que les noeuds que l'on a forgés et qui nous inhibent se sont dénoués et que la nature de l'esprit, authentique et spontanée, resplendit. Cet état de bouddha n'est pas une sorte de néant vide, il est au contraire débordant de compassion, de joie et d'humour. Il est merveilleusement léger. Il est aussi extrêmement sensible et profondément intelligent.

Face à un public possédant une bonne connaissance de base du bouddhisme, des dialogues profonds et animés s'instauraient. « Il y a la pensée et le fait d'être conscient de cette pensée. Et la différence entre les deux est considérable. Énorme... En temps normal, nous nous identifions tellement à nos pensées et à nos émotions que nous nous confondons avec elles. Nous sommes le bonheur, nous sommes la colère, nous sommes la peur. Il faut que nous apprenions à prendre du recul et à reconnaître que nos pensées et nos émotions ne sont que des pensées et des émotions. Elles ne sont que des états mentaux. Elles n'ont pas de solidité, elles sont transparentes. Il faut en être conscient, le savoir véritablement afin de ne pas s'identifier avec le sujet connaissant. Il faut savoir que la conscience connaissante n'est pas une personne au sens d'une entité autonome et permanente.»

Un silence s'installa, pendant lequel cette affirmation essentielle pénétra lentement l'esprit de l'assistance. Puis une voix:

«Le sujet connaissant n'est pas la personne... C'est difficile!

- Oui! C'est la grande vue pénétrante du Bouddha, reprit Téndzin Palmo d'une voix pleine de respect.

- Quand on a reconnu qu'on n'est pas la pensée ni l'émotion, on croit qu'on a tout compris, mais aller plus loin et savoir qu'on n'est pas le sujet connaissant nous amène à poser la question suivante : qui suis-je?

- C'est en effet la grande sagesse du Bouddha: plus on approfondit l'analyse, plus la qualité de notre conscience est l'ouverture et la vacuité. Au lieu de trouver une petite parcelle d'entité éternelle qui serait le "moi", on revient à cet esprit vaste et spacieux qui est en interdépendance avec tous les êtres vivants. Dans l'état où nous sommes, on se demande où est le "moi" et où est l"autre". Tant que l'on reste dans le domaine de la dualité, il y a un "moi" et un "autre". C'est l'erreur fondamentale, la cause de tous nos problèmes. C'est aussi la raison pour laquelle on a l'impression d'être très isolé. Là réside l'ignorance foncière. »

Le ton de Téndzin Palmo n'admettait pas de réplique quand elle exposait la quintessence du bouddhisme : la vacuité, remède à tous les maux de l'humanité.

Le dialogue avec l'auditoire se poursuivit

«Alors, cette dualité, ce sentiment d'être séparé, est la cause de notre souffrance fondamentale, cette profonde solitude que l'être humain éprouve au tréfonds de lui-même?

- Bien sûr. C'est la cause de toutes nos souffrances. L'ignorance selon le bouddhisme ne se situe pas au niveau intellectuel où nous l'entendons, nous, mais c'est l'ignorance dans le sens de la méconnaissance. Nous créons ce sentiment d'un "moi", ainsi que tout le reste qui est le "non-moi". Et de là vient cette attirance pour les "autres" que "je" désire et cette répulsion envers tout ce que "je" ne veux pas. C'est la source de nos désirs, de nos aversions et de tous nos défauts. Tout vient de cette appréhension duelle qui est fondamentalement erronée.

«Une fois qu'on a compris que la nature de notre existence est au-delà des pensées et des émotions, qu'elle est incroyablement vaste et en rapport d'interdépendance avec tous les êtres, ces sentiments d'isolement et de séparation, de peur et d'espoir disparaissent d'eux-mêmes. C'est un immense soulagement! »

Une fois exposée cette vérité mystique qu'ont découverte les saints de toutes les religions, la joie de l'unité qui surgit quand l'ego a disparu, l'auditoire n'avait plus qu'à en faire l'expérience.

«La raison pour laquelle nous ne sommes pas des êtres éveillés est la paresse (Téndzin fit cette découverte dans sa grotte et elle y voit l'un de ses écueils principaux). Il n'y a pas d'autre raison. On ne se donne pas la peine de revenir au présent parce qu'on est trop fascinés par tous les jeux de l'esprit.

Extrait du livre "Un ermitage dans la neige" (NiL éditions).

Veuillez visiter la page en Français consacrée à Tendzin Palmo ainsi que son site.








jeudi 29 novembre 2007

• Le mental en silence est la clé - OM Cedric Parkin

Le mental en silence est la clé

OM Cedric Parkin

Tu ne souffres pas de la Réalité. Tu souffres de tes imaginations, de tes propres illusions. Tu souffres de la transe dans laquelle tu es tombé. Personne ne souffre de la Réalité. Au mieux, les êtres humains souffrent de leurs interprétations (arbitraires) de la Réalité.

Tu souffres d'une idée, cette idée s'appelle "Je". "Je" est une idée ! Qui es-tu quand il n'y a pas cette idée "Je" ? Qui es-tu dans le silence de toi-même? Tu n'as pas besoin de cette idée "Je". Tu en as seulement besoin pour souffrir. "Je suis le corps" - ceci est une idée. "Je suis ce sentiment" ou "Je suis Cédric" - c'est une idée. Toute l'humanité souffre d'une idée, rien de plus. Comment se fait-il que l'humanité souffre mais, pour des raisons inexplicables, n'a pas la passion de mettre fin à cette souffrance ? Quelle force peut avoir une idée !

Mais quelle est sa réalité ? Quelle substance a-t-elle? Laisse-toi tomber dans le silence de toi-même, dans ce qui est plus profond que toute idée qui resurgit. Ne te préoccupe de rien d'autre. Tu n'as pas à apprendre des techniques, tu ne dois rien apprendre du tout pour savoir qui tu es vraiment. Seul ton attachement à ces idées doit être abandonné.

Quand tu es en silence, quand tu te détends profondément en ton espace intérieur, tu reconnais que les idées n'ont pas de consistance. Quand les idées n'ont plus de substance, le monde n'a pas non plus de substance. Tout ce que tu connais, tout ce que tu sais, que tu crois, n'a aucune substance. Et puisque ça n'a aucune substance, ça n'a pas non plus d'importance. Le mental en silence est la clé.

Il ne s'agit pas d'arrêter de fumer. Il ne s'agit pas d'apprendre à corriger tes faiblesses, à abandonner tes vices supposés. Il ne s'agit pas de délaisser des relations, de te retirer dans la solitude. Il ne s'agit pas de jeter ton argent. Il s'agit de réaliser dans ce moment que tu es "Ce" que tu es de toute façon, au-delà de toute idée. Que tu as toujours été et que tu seras toujours. Au-delà de la naissance et au-delà de la mort.

mardi 27 novembre 2007

• La nature de l'esprit est la conscience libérée de la dualité - Tendzin Palmo

La nature de l'esprit est la conscience libérée de la dualité

Tendzin Palmo

«L'expérience de la béatitude n'est qu'une étape sur la voie. Le but ultime est de réaliser la nature de l'esprit. »
Selon Téndzin Palmo, la nature de l'esprit est la conscience libérée de la dualité et des conditionnements. C'est la vacuité et la béatitude. C'est l'état de connaissance dénué de sujet connaissant. Et parvenir à cet état de connaissance n'a rien de dramatique : «C'est comme si on se réveillait pour la première fois, comme si l'on sortait d'un songe et qu'on réalisait qu'on a rêvé. C'est pour cette raison que les grands sages disent que toute chose est illusoire. Notre façon de vivre ordinaire est voilée, elle manque de clarté. C'est comme si on inspirait de l'air vicié. S'éveiller n'a rien de sensationnel. Mais c'est extrêmement authentique.

«Au début, on ne fait qu'entrevoir l'irréalité des choses. Ce n'est que le début de la voie. Il arrive souvent que les pratiquants, dès qu'ils ont fait l'expérience de cet aperçu, croient avoir tout compris et atteint le but. Mais ce n'est que lorsque vous commencez à apercevoir la nature de l'esprit que commence la méditation. Ensuite, il vous faut la stabiliser jusqu'à ce qu'elle devienne de plus en plus familière. Quand vous y êtes arrivé, il ne vous reste plus qu'à l'intégrer dans la vie de tous les jours.»

«Pour qu'une pratique, quelle qu'elle soit, soit suivie d'effets, l'esprit qui médite et l'objet de méditation doivent se fondre. Au lieu de cela, la plupart du temps, ils se font face. La transformation n'a lieu que si l'on est totalement absorbé. La présence éveillée passe automatiquement de la tête au cœur. Et lorsque cela se produit, le cœur s'ouvre et il n'y a plus de "moi". C'est un grand soulagement. Quand on apprend à vivre à partir de ce centre plutôt que de la tête, tout ce que l'on fait est spontané et juste. Ce mode de fonctionnement libère immédiatement un grand courant d'énergie, qui n'est plus obstruée, comme elle l'est d'ordinaire, par notre propre intervention mentale. On devient alors plus joyeux et plus léger dans les deux sens du terme, parce qu'on revient à la source, le cœur, plutôt que d'être en exil dans la tête. L'approche scientifique moderne a accordé une telle importance au cerveau que nous sommes complètement coupés de cette réalité du cœur. C'est pourquoi tant de gens ont l'impression que la vie est stérile et dénuée de sens.»

«La question n'est pas de savoir ce qu'on gagne, mais ce qu'on perd. Ce que vous avez à faire revient à peler un oignon, couche par couche. Ma quête était de comprendre le sens de la perfection. Maintenant, je suis consciente du fait qu'à un certain niveau de notre être, on ne s'en est jamais éloigné. Seules nos perceptions erronées nous empêchent de voir ce que nous avons vraiment en nous. Plus on devient conscient, plus on comprend qu'il n'y a rien à réaliser. Notre erreur fondamentale consiste à croire qu'il faut parvenir à un point, qu'il faut atteindre quelque chose. De toute façon, qui est là pour atteindre quoi ?»

Extraits de : "Un ermitagte dans la neige" de Vicki Mackenzie - Nil Éditions


vendredi 23 novembre 2007

• Cette Compréhension n'avait jamais cessé d'être là - Wayne Liquorman

Cette Compréhension n'a jamais cessé d'être là

Wayne Liquorman

Lorsque survient l'illumination, il n'est personne pour être illuminé. L'illumination est l'évanouissement de celui qui en était en quête.

J'entretenais une relation amoureuse avec deux femmes à la fois, et à mon retour d'Inde où je rendais visite à Ramesh - c'était en 1989, ces deux femmes sont venues me voir dans la même semaine pour me dire qu'elles m'aimaient infiniment mais me quittaient pour céder la place à l'autre. Et lorsque la deuxième vint m'annoncer sa décision, je fus saisi d'une tristesse incommensurable. Lorsque cette femme vint me dire qu'elle allait devoir me quitter malgré l'amour qu'elle éprouvait pour moi, je ressentis un poids terrible, une profonde tristesse m'envahir. Et je commençais à pleurer. Et cette tristesse commença à croître. Elle continua à gonfler. Je sanglotais de plus belle, et cette profonde, très profonde tristesse continua à me submerger par vagues successives comme autant de lames s'abattant sur moi. Et finalement je me retrouvai en train de tomber. J'avais littéralement l'impression de choir dans une fosse, un horrible abysse de souffrance, et le corps secoué de sanglots. Et cela avait cessé d'avoir quoi que ce soit de commun avec quelque chose du domaine fini.

J'étais simplement en chute libre dans ce puits sans fond d'immense douleur... et cela s'assombrissait et devenait plus atrocement douloureux à chaque seconde. J'avais le sentiment de tomber dans cette fosse abyssale de souffrance qui était toute la souffrance ayant jamais existé. Et puis il y eut un lâcher prise. Une dissolution, une fusion, si vous voulez, avec cette souffrance. Apparut alors la certitude que rien ne pouvait me faire du mal parce qu'il n'existait pas de moi à blesser... il n'y avait plus de séparation. L'expérience reflua, je cessai de pleurer et pensai : «Quelqu'un va me poser des questions là-dessus, je ferais bien de consigner ça par écrit. » Et cependant, une partie de cette connaissance est exactement ce que je n'ai cessé de dire tout du long... « littéralement, rien ne s'est produit. » Cette Compréhension n'avait jamais cessé d'être là. Ce qui se dissipa, c'est un voile illusoire, pas quelque chose de substantiel. Il n'y eut rien du tout de changé. Tout était exactement tel que cela avait jamais été et serait jamais. Tout ce qui était, était parfait. Tout, simplement, ÉTAIT. Pendant des années, je restai très discret sur ce qui venait de se produire car je n'avais aucune envie de me voir envahi par une cohorte de malheureux chercheurs en quête de vérité. Je m'en tins simplement à la publication - sur l'insistance de Ramesh - d'un recueil de poèmes sous un pseudonyme et continuais tranquillement à vaquer à mes affaires.

Propos recueillis par Philippe de Henning et publié dans la revue Sources de novembre 2007.

jeudi 22 novembre 2007

• Quelle est votre clé ? - Denis Marie

Sources

Quelle est votre clé ?

Denis Marie

Comment faites-vous en méditation pour atteindre ce que vous appelez le coeur ? Comment faites-vous pour rejoindre rapidement ce Silence total ? Faites-vous des visualisations, des respirations profondes ou cela est-il spontané sans méthode particulière ? Quelle est votre clé pour ouvrir cette porte ? Je vous demande une chose qui vous est personnelle mais je pense que cela pourrait m’aider.
Depuis votre expérience d’ouverture, des choses ont-elles changé en vous ?
Merci pour votre réponse.

Je me contente d’être à moi-même. Je n’applique pas de truc particulier. Je ne médite pas non plus. On peut définir cela comme « reposer en Soi ». Il y a une Présence spontanée en nous et nous sommes cela. Tenter de faire quelque chose pour cela, c’est l’ignorer.
Fermez les yeux et regardez, sentez comme vous “Êtes”…
Derrière l’opacité des paupières, une Présence spontanée, une ouverture, une clarté se tiennent là. Malgré vos pensées et vos émotions, elles demeurent et se révèlent comme l’espace qui les contient. Regardez encore comme cette présence n’a pas de début, pas de fin… Voyez comme elle se donne infiniment. C’est là le « je Suis » spontané, le don qui s’offre, le vivant jaillissant. C’est simplement « ce qui Est », « c’est Vous », le Vous immuable qui précède tout et dont toute votre existence dépend. Soyez simple… Soyez comme c’Est… accompagnez-vous… et la simplicité, votre nudité comme une évidence s’imposera.

Ce qui a changé pour moi, c’est que depuis que j’ai réalisé cela, je ne m’implique plus dans une méthode ou un « faire » spécial. Je suis la vie, je suis le vivant. Je suis « ce » ou « celui » qui Est. Je suis sans but particulier, mais pourtant à l’écoute du « désir », de la « soif » qui m’animent. Bien que je me sente comblé, en même temps la vie m’appelle. Elle me pousse en avant. Elle veut se dire en moi. Je me sens aimé et aimant à la fois. Ma vie est très proche de ce qu’elle était avant, seulement je ne me perds plus, je ne me prends plus au jeu. Bien que je vive comme tout le monde des situations agréables et désagréables, il demeure en moi une perspective, une ouverture, un ciel qui m’enveloppe. Cela me donne un sentiment d’humour, de légèreté, qui éclipse les espoirs et les craintes.

lundi 19 novembre 2007

• L'insondable silence - Jean Klein

L'insondable silence


Jean Klein

Qu’est-ce qui vous a poussé à vous rendre en Inde ?

Une mise en demeure intérieure de trouver la paix, d’arriver à ce centre d’autonomie où l’on est simplement soi, libre de toute stimulation. Mon voyage n’avait pas pour but la recherche d’une nouvelle croyance. Dès le début, j’étais persuadé qu’il existait un noyau de l’être indépendant de toute société, de tout contexte extérieur et je sentais l’urgence d’aller jusqu’au bout de ma conviction. Une fois en Inde, dans un environnement complètement nouveau, toute référence à un état antérieur disparut. Privé de tout critère de jugement, je fus amené à une ouverture, une disponibilité à toute chose et je fus surpris de rencontrer si vite l’homme qui allait devenir mon maitre. C’est le maître qui vous trouve, dans la conscience de vous-même.

Rencontre avec mon maître :

- Chaque fois que je vous rencontre, je suis étonné de votre joie. Est-ce que ce bonheur provient des circonstances extérieures ?
- Il ne dépend de rien d’extérieur. Il brille de lui-même.
- Pouvez-vous m’y conduire ?
- Oui.

L’Éveil :

La soif de liberté doit être dévorante. Seulement, cela ne s’apprend ni ne s’acquiert, cela surgit de l’investigation de soi-même. Dans cette investigation, s’élève un pré-sentiment. C’est la réalité qui vous interpelle et c’est ce pressentiment qui vous dote d’une extraordinaire ardeur, au point d’en perdre le sommeil. Le pré-sentiment vient de ce qui est pré-senti. C’est le reflet de la vérité. C’est une orientation spontanée qui se produit quand la dispersion se résorbe en un point. L’ego devient plus transparent et dans cette transparence, l’énergie investie sur quantité de sujet se trouve orientée. Ce qui fut important pour moi, ce furent ces moments où, face à moi-même, je me percevais comme non comblé. Ceci me poussa à intensifier mes investigations. Quand vous percevez ce manque directement sans le conceptualiser, c’est un vrai tourment. Ces épreuves vous sortent d’une espèce de confort complaisant de votre mode de vie habituel. L’enseignement pointe directement vers ce qui ne peut s’enseigner. Les mots, les actions sont des béquilles et ce support perd graduellement de sa consistance, jusqu’à ce que vous vous trouviez soudain dans le non-état qui ne peut-être enseigné.

Les vieux schémas de pensée, d’action, d’identification erronée avec le corps avaient perdu leur consistance. Ce fut le passage de la dispersion à l’orientation, un accroissement du prés-sentiment de la vérité. Cela devient une présence de plus en plus forte et de moins en moins un concept. Cette compréhension de l’Etre donna une nouvelle direction à ma vie. Tout était perçu d’une manière nouvelle, je devins plus clairvoyant. Bien que ce changement n’ait pas été le fruit de la volonté, une bonne part de ce qui avait occupé ma vie disparut. Les objets, l’avoir et le devenir avaient perdu leur attrait. Je n’avais fait ni ajout, ni rejet. J’étais seulement devenu conscient d’une clarté et de cette prise de conscience s’ensuivit une transformation spontanée.

Mon maître m’expliqua que cette clarté qui semblait avoir une raison extérieure était réellement une lumière reflétée par le Soi. Dans mes méditations, j’étais visité par cette lumière, attirée par elle, et cela me donna une autre compréhension de mes actions, de mes pensées et de mes perceptions. Mon écoute devient libre de projection. Cette écoute non-orientée me rendit réceptif, alerte, en dehors de toute anticipation.

Un changement complet survient un soir, sur Marine Drive à Bombay. Je regardais les oiseaux et soudain, je fus entièrement saisi par eux, comme si tout cela se passait en moi. J’eu réellement connaissance, conscience de moi-même. Le matin suivant, face à la variété de la vie quotidienne, je sus que ma compréhension de l’Etre était une réalité. La vie coulait sans interférence de l’ego. Je me trouvais dans une paix incomparable. Toute séparation entre vous et moi disparut dans l’Unité. Je me connus dans l’immédiat de l’instant présent, dans une liberté, plénitude, une joie pure. Je ressentais une totale gratitude et non un sentiment traversé d’affectivité. Mon maître m’avait donné la compréhension de la vérité, j’en vivais la lumineuse réalité.

Extraits de L'insondable silence - Éditions Les Deux Océans.

vendredi 16 novembre 2007

• La voie directe - Jean Klein

sources

La voie directe

Jean Klein

Il y a basiquement deux approches connues de la vérité, la progressive et la directe.

Dans l'approche directe, le principe est que vous êtes la vérité, et qu'il n'y a rien à achever. Chaque étape destinée à achever quelque chose vous en éloigne. La "voie", qui n'est pas, à proprement parler, une voie pour aller d'un point à un autre, est seulement d'accueillir, d'être ouvert à la vérité, le "je suis". Lorsque vous contactez seulement une fois votre vraie nature, elle va vous solliciter à nouveau. Il n'y a, de ce fait, rien à faire, seulement à s'accorder à elle à chaque invitation. Il n'y a pas un seul élément de volonté dans cet ajustement. Ce n'est pas le mental qui s'ajuste à ce que je suis, mais ce que je suis qui absorbe le mental.

Dans l'approche progressive, vous êtes lié au mental. Le mental est prisonnier de l'illusion que s'il change, passe d'un état à l'autre, s'interrompt, etc., il sera absorbé dans ce qui est au-delà de lui. Cette incompréhension amène à l'un des plus tragiques états dans lequel peut se retrouver le chercheur de vérité : il s'est emprisonné dans sa propre toile, une toile faite de la plus subtile des dualités.

jeudi 15 novembre 2007

• Le fondement intemporel de mon être - Francis Lucille

Le fondement intemporel de mon être

Comment avez-vous découvert votre nature véritable ?

Vous m’interrogez sur les circonstances spécifiques à mon cas. Avant d’aller plus avant, je dois vous avertir qu’il serait puéril de croire que chaque chercheur de vérité doit passer par les mêmes expériences objectives. En fait, le chemin varie d’un chercheur à l’autre. Il peut prendre la forme d’une expérience soudaine et dramatique, ou celle d’un cheminement subtil et apparemment graduel. La pierre de touche, dans tous les cas, est la paix et la compréhension qui s’établissent au terme du chemin.

Bien qu’une aperception de la réalité soit un événement cosmique, il peut passer inaperçu au début et faire son chemin à l’arrière-plan du mental jusqu’au moment où la structure égotique s’effondre, de même qu’un immeuble sévèrement endommagé par un séisme subsiste quelque temps avant de s’écrouler. Ceci est dû au fait que cette aperception n’est pas mentale. Le mental, jusqu’alors esclave de l’ego, devient le serviteur et l’amant de la splendeur éternelle qui illumine pensées et perceptions. Esclave de l’ego, le mental était le gardien de la prison du temps, de l’espace et de la causalité. Serviteur de la plus haute intelligence et amant de la beauté suprême, il devient l’instrument de notre libération.

Mon intérêt pour la vérité surgit à la lecture d’un livre de J. Krishnamurti. Ce fut le point de départ d’une recherche intense qui devint l’axe exclusif de ma vie. Je lus et relus sans relâche les livres de Krishnamurti, de concert avec les textes principaux de l’Advaïta-Vedanta et du Bouddhisme Zen. Je fis des changements importants dans ma vie pour vivre en conformité avec ma nouvelle compréhension spirituelle.

Deux ans plus tard, j’avais acquis une bonne compréhension intellectuelle de la perspective non-duelle, mais certaines questions demeuraient encore sans réponse. Je savais par expérience que toute tentative pour combler mes désirs étaient vouée à l’échec. Il m’était devenu clair que j’étais conscience plutôt que mon corps ou mon mental. Cette connaissance n’était pas purement intellectuelle, mais elle semblait prendre sa source dans l’expérience, une sorte d’expérience particulière dénuée de toute objectivité. J’avais connu, en diverses occasions, des états dans lesquels les perceptions étaient baignées de félicité, de lumière et de silence : les objets physiques m’apparaissaient alors plus distants, plus irréels, comme si la réalité s’en était détournée pour se donner à cette lumière et à ce silence qui occupaient le centre de la scène. Cette expérience s’accompagnait du sentiment que tout était bien, juste comme il fallait, et qu’il en avait toujours été ainsi. Toutefois, je continuais à penser que la conscience était soumise aux mêmes limitations que le mental, qu’elle était de nature personnelle plutôt qu’universelle.

Parfois, il m’arrivait d’avoir un avant-goût d’une conscience illimitée, notamment lors de la lecture de textes advaïtiques ou bouddhistes, ou lors de réflexions profondes sur la perspective non-duelle. Elevé par des parents matérialistes et antireligieux, et rompu à l’étude des mathématiques et de la physique, j’étais à la fois peu disposé à adopter une croyance religieuse quelle qu’elle soit, et méfiant envers toute hypothèse qui n’aurait pas reçu une validation scientifique ou logique. Une conscience illimitée et universelle me semblait être une croyance ou hypothèse de cet ordre, mais je demeurais ouvert à cette éventualité. Le pressentiment de la conscience illimitée était en fait la source d’énergie qui alimentait ma quête. Deux ans après le premier aperçu, cette possibilité avait pris une position centrale dans ma recherche.

C’est à cette époque qu’eut lieu un changement radical, un retournement copernicien. Cet événement, ou, plus précisément, ce non-événement, est isolé, autonome, sans cause. La certitude qui en découle a une force absolue, une force indépendante de tout événement, de tout objet ou de toute personne. Elle ne peut se comparer qu’à notre certitude intime d’être conscient.

J'étais assis dans mon studio, méditant en silence en compagnie de deux amis. Il était encore trop tôt pour préparer le dîner, notre prochaine activité. N'ayant rien à faire, n'attendant rien, j'étais disponible. Mon esprit était libre de dynamisme, mon corps détendu et sensible, bien que je sente un léger inconfort dans la nuque et le dos.


Au bout de quelque temps, Yvan, l'un de mes amis, entonna à l'improviste un chant traditionnel sanscrit, le Gayatri Mantra'. Les syllabes sacrées entrèrent mystérieusement en résonance avec ma présence silencieuse qui sembla devenir intensément vivante. Je sentis un désir profond s'élever en moi, en même temps qu'une résistance m'empêchait de vivre pleinement la situation, de répondre de tout mon être à cette invitation de l'instant, et de m'y fondre. Au fur et à mesure que l'attirance mystérieuse suscitée par le chant augmentait, la résistance elle aussi s'accroissait, peur grandissante qui devint bientôt une terreur intense.

À ce point, je sentis que ma mort était imminente, et que cet horrible événement allait être déclenché sans coup férir par le moindre lâcher prise, le moindre abandon à la beauté promise par le chant. J'étais à la croisée des chemins. À la suite de ma quête spirituelle, le monde et ses objets avaient perdu toute attraction pour moi. Je n'en espérais rien de substantiel. J'étais l'amant exclusif de l'absolu, et cet amour me donna le courage de plonger dans le grand vide de la mort, de mourir pour l'amour de cette beauté, si proche maintenant, cette beauté qui m'invitait par-delà les mots sanscrits.

La terreur intense qui m'avait saisi dénoua instantanément son étreinte et se mua en un flux de sensations corporelles et de pensées qui se mirent à converger vers une pensée unique, la pensée « je », tout comme les racines et les branches d'un arbre convergent vers leur tronc commun. Dans une aperception quasi simultanée, l'entité personnelle à laquelle je m'identifiais jusqu'alors se révéla en totalité. Je vis sa superstructure, les pensées nées du concept «je » et son infrastructure, les traces de mes peurs et de mes désirs au niveau physique. L'arbre entier était maintenant contemplé par un oeil impersonnel. La superstructure des pensées et l'infrastructure des sensations corporelles s'évanouirent rapidement, laissant seule la pensée « je » dans le champ de la conscience. Pendant quelques instants, encore, la pure pensée «je » sembla vaciller, telle la flamme d'une lampe dont l'huile vient à manquer, puis s'éteignit complètement.

À ce moment précis, le fondement intemporel de mon être se révéla dans sa splendeur immortelle.

Francis Lucille
Le sens des choses - Entretiens sur la non-dualité
Éditions Accarias-l'Originel

1 Un des vers essentiel du Rig-Veda tourné vers le soleil. Dans sa version la plus répandue :
« Méditons sur le lumineux rayonnement de l'Être indicible créateur du monde. Que nos pensées soient guidées vers la vérité par sa grâce infinie! » NdT

• La demeure de sagesse - Sogyal Rinpoché

La demeure de sagesse


La gloire de la méditation n'est pas le fait d'une méthode particulière, mais de l'expérience continuellement renouvelée de présence à soi-même, dans la félicité, la clarté, la paix et, par-dessus tout, dans l'absence totale de saisie.

Lorsque la saisie diminue en vous, cela montre que vous êtes moins prisonnier de vous-même. Plus vous ferez l’expérience de cette liberté, plus il deviendra manifeste que l'ego est en train de disparaître, et avec lui les espoirs et les peurs qui le maintenaient en vie, et plus vous vous rapprochez de la « sagesse de l'état sans ego », d'une générosité infinie.

Quand vous vivrez dans cette « demeure de sagesse », vous ne percevrez plus de frontière entre le « je » et le « vous », entre « ceci » et « cela », « l'intérieur » et « l'extérieur ». Vous aurez finalement atteint votre vraie demeure, l'état de non-dualité.

Sogyal Rinpoché

• Agir sans faire aucun effort - Francisco Varela

Source

Agir sans faire aucun effort

Francisco Varela

«En fait, dès la première des dix étapes du la voie du boddhisattva (et c’est un parcours d’apprentissage!), qui est appelé acala, l’immobile, le boddhisattva agit sans faire aucun effort, tout comme le rayon de lune éclaire toute chose avec impartialité. Encore une fois, le paradoxe de la non-action dans l’action, c’est que l’individu devient l’action et qu’il s’agit d’une action non duelle. (...) Quand on est l’action, il ne reste plus aucune conscience de soi pour observer l’action de l’extérieur. Lorsque l’action non duelle se déroule régulièrement, l’acte est ressenti comme fondé dans ce qui est calme et ne se meut pas. Oublier son moi et devenir complètement quelque chose, c’est aussi prendre conscience de sa propre vacuité, c’est-à-dire de l’absence de point de référence solide.» pp. 58-59

«Certes, cet état positif peut sembler menaçant comme nous l’avons déjà dit à propos du wu-wei dans le taoïsme. Ce n’est pas un fondement, il ne peut être saisi comme tel, comme point de référence, ou comme refuge pour un sentiment du moi. On ne peut pas affirmer son existence – pas plus qu’on ne peut la nier. Ce ne peut être un objet de l’esprit ou de la conceptualisation ; il ne peut pas être vu, entendu ou pensé. C’est ce qui explique les nombreuses images utilisées traditionnellement pour le désigner, dont la vision de l’aveugle ou une fleur qui éclôt dans le ciel. Lorsque l’esprit conceptuel essaie de le saisir, il ne trouve rein et se retrouve donc en face du vide. Il ne peut être connu que directement. Il est appelé nature de Bouddha, non-esprit, esprit primordial, boddhicitta absolue, esprit de la sagesse, Toute-Bonté, Grande Perfection, Ce-qui-ne-peut-être-fabriqué-par-l’esprit, Naturel ; il n’est pas vraiment différent du monde ordinaire; c’est ce même monde ordinaire, conditionnel, impermanent, douloureux, sans fondements, vécu (connu) comme l’état suprême inconditionnel. Et la manifestation naturelle, l’incarnation de cet état est appelé karuna – la compassion inconditionnelle, impavide, “inexorable”, spontanée. Comme le dit avec justesse un maître tibétain contemporain dans un poème: “Lorsque l’esprit raisonnant ne s’attache plus et ne saisit plus, [...], on s’éveille à la sagesse avec laquelle on et né, et l’énergie compatissante surgit dans toute sa simplicité.”» pp. 113-114

Francisco Varela
“Quel savoir pour l’Éthique”, Edit. La Découverte

• Ne faire qu'un avec l'Être - Eckhart Tolle

Ne faire qu'un avec l'Être


L'Être est LA vie éternelle et omniprésente qui existe au-delà des myriades de formes de vie assujetties au cycle de la naissance et de la mort. L'Être n'existe cependant pas seulement au-delà mais aussi au cœur de toute forme ; il constitue l'essence invisible et indestructible la plus profonde. En d'autres termes, l'Être vous est accessible immédiatement et représente votre moi le plus profond, votre véritable nature.

Mais ne cherchez pas à le saisir avec votre mental ni à le comprendre. Vous pouvez l'appréhender seulement lorsque votre "mental" s'est tu. Quand vous êtes présent, quand votre attention est totalement et intensément dans le présent, vous pouvez sentir l'Être. Mais vous pouvez jamais le comprendre mentalement.

Retrouver cette présence à l'Être et se maintenir dans cet état de "sensation de réalisation", c'est cela l'illumination.

Le terme évoque l'idée d'un accomplissement surhumain, et l'ego aime s'en tenir à cela. Mais l'illumination est tout simplement votre état naturel, la sensation de ne faire qu'un avec l'Être.

Eckhart Tolle
Le pouvoir du moment présent

• La gloire de Dieu - Andrew Cohen

La gloire de Dieu


La gloire de Dieu est cette reconnaissance renversante que tout est toujours parfait. C'est la perfection intrinsèque de toutes choses - y compris les tremblements de terre, la maladie et les guerres sanglantes -, à tous moments, en tous lieux, en toutes circonstances. La gloire de Dieu est la perfection intrinsèque de toutes choses telles qu'elles sont. Car à partir d'une perspective absolue, l'œil du Soi ne voit que Dieu et ne fait aucune distinction. Le ciel et l'enfer, le bien et le mal, le connu et l'inconnu, le vu et le non vu sont tous reconnus comme n'étant que des expressions différentes de ce mystère inconcevable qui se tient au-delà du nom et de la forme. Au-delà de toutes les paires d'opposés, il n'y a plus que la gloire de Dieu - simplement une perfection absolue et incomparable.

Andrew Cohen
Embrasser le ciel et la terre

vendredi 9 novembre 2007

• Moment d'éveil - Jean

Moment d'éveil


Dans un petit chalet perdu dans les alpes suisses, nous étions une dizaines de personnes rassemblées autour de Jean Klein. C’était la première fois que je le rencontrais. Après un long moment de silence, suivi d’un cours préambule, nous avons été invités à échanger. Dans ma tête résonnaient ses paroles : « L’ultime équilibre est vide de perception. Il n’est ni pensée ni sensation. Ce que vous êtes réellement ne se laisse pas expliquer… ». De part mon cheminement antérieur, cela me parlait familièrement. En zazen, j’avais connu brièvement ces moments de contemplation où soudain l’accueil libre de toute attente dévoile son ouverture. Mais ces instants sans anticipation restaient fugaces. Ici, dans ce chalet, l’état de non-désir refaisait surface. Cette disponibilité résultait d’une position de non-choix. J’étais simplement là, dans l’harmonie implicite de ce qui se vivait. Un moment donné, totalement en dehors de ma propre volonté, je me suis levé de ma chaise pour poser cette question qui bouleversa ma vie : « Monsieur Klein, lorsque je suis qui est ? Qui est là, véritablement, derrière ce je suis ? » Le regard de Jean Klein se posa dans le mien avec fermeté et douceur. Un grand silence, semblable à une déconstruction du mental, me faisait vivre une présence non localisée, hors de l’espace et du temps. Ensuite la réponse est venue avec d’autant plus de force qu’il n’y avait plus en moi cette structure psychologique habituelle qui étouffe l’intuition globale : « Lorsque je suis, il n’y a personne, absolument personne… » Ces mots sont aujourd’hui encore imprégnés de présence, entendus, mais non fixés par la mémoire. Dans les jours qui suivirent, quelque chose avait changé, mais je ne savais pas quoi. J’étais incapable de m’emparer de cela, encore bien loin de pouvoir imaginer ce que pouvait être un véritable éveil…

Quelque semaines plus tard, mon ami qui connaissait Jean Klein depuis de nombreuses années me téléphona : « Prépare toi, nous allons à Paris pour un séminaire de deux jours à Royaumont ». J’étais très heureux. Sur place, hélas, beaucoup de monde ! Il n’y avait plus cette belle intimité que j’avais connue en Suisse. Jean Klein était là comme à son habitude. Totalement là… J’ai essayé vainement de me reconnecter à lui, mais il ne donnait aucune prise, strictement aucune. Pendant ces deux jours je me suis trouvé dans une intense solitude. Je commençais à voir autrement mes limitations, mes attentes, mes regards fractionnés, mon manque de vigilance, toutes ces constructions psychologiques qui entretiennent le jeu de l’ego. Au moment de partir, je me suis retrouvé dans une sorte d’abattement qui se transforma progressivement en dessaisissement. Dans la voiture, j’ai pu me placer à l’arrière, sans échanger un mot pendant les cinq heures qui suivirent. Une fois chez moi, je sentais comme juste de ne rien changer, surtout de ne pas interférer dans ce laisser-vivre, et cela jusqu’à l’épuisement. Fatigué, je me suis endormi comme une masse, me laissant sombrer dans le sommeil comme jamais auparavant !

Le lendemain matin, au réveil, je n’étais plus là. Une sorte de globalité pointait directement vers un non-état naturel. Une lucidité silencieuse accompagnait ce qui se faisait, gestes et paroles. Dans un premier temps, ce qui se déployait attirait les derniers résidus de la personne que je croyais être, jusqu’à perdre tout aspect concret. Plus rien n’avait besoin de se justifier en ceci ou en cela. La tranquillité de la présence se suffisait à elle-même. Pendant près d’une semaine, s’est manifestée la véritable nature de l’Eveil, sans division, sans différenciation. Pleinement disponible à l’instant présent, tout se faisait sans acteur, s’épanouissait dans l’hospitalité de l’être entier. Il faut avoir vécu cette activité non commandée, cette attitude innocente et réceptive, pour savoir, corps et âme, ce que veut dire la source du non-agir et la résorption spontanée au sein d’une lucidité silencieuse. Cet abandon à la béatitude, sans requête et sans exigence, s’exprime dans le seul fait d’accueillir, sans que personne n’accueille ; il y a juste accueil ! Cette véritable compréhension s’établit dans le non-savoir.

Impossible de mettre des mots sur cette spontanéité agissante. Le « Je ne sais pas du mental » est accepté comme un fait indiscutable. L’attention n’est plus dirigée vers l’aspect objectif des êtres et des choses, mais repose dans une présence multidirectionnelle indéfinissable. Ce qui s’élève, se libère. Rien n’est personnel dans ce qui s’inscrit dans cet accomplissement. L’univers opère sans qu’il soit besoin d’intervenir intentionnellement. Cela n’empêche en rien la vie sociale et professionnelle. Tout devient beaucoup plus simple et l’esprit éveillé reconnaît instantanément que les manifestations variées sont un déploiement indifférencié de la source.

Cette situation privilégiée n’est pas devenue permanente ! Ce que l’on pourrait appeler le retour dans la matière s’est fait progressivement, jusqu’à me retrouver totalement dans les lourdeurs existentielles de la dualité. J’ai pu en parler avec Jean Klein. Sa réponse fut très claire : « Avant que l’éveil puisse devenir permanent, le mental doit parvenir à une certaine maturité par la capacité de s’auto-informer sur ses limites dans le processus de l’éveil. Par des passages successifs de la dualité à l’unité, se forge la possibilité de transmettre au mental la compréhension du non-état. Alors il n’y a plus récupération mais acceptation. Au seuil de l’être, l’ouverture est encore une perception. La totalité ne peut se déployer que lorsque l’accent est mis sur le non-état ultime, totale disponibilité non orientée dans la présence. L’intuition globale doit précéder la compréhension intellectuelle. A ce moment, tout ce qui est perçu vit en vous, mais vous ne vivez plus dedans. Ce n’est que lorsque l’intellect est enraciné dans la conscience globale, qu’il n’y a plus objectivation». Dans mon cas, les scories de la mémoire exerçaient encore une attraction inconsciente. Une subtile dualité mettait l’accent sur le sujet de la totalité par la sensation… et tout a basculé.
Jean

© Éveil Impersonnel

vendredi 2 novembre 2007

• Comme si je venais de venir au monde... - Eckhart Tolle

Comme si je venais de venir au monde...

Eckhart Tolle

Une nuit, peu après mon vingt-neuvième anniversaire, je me réveillai aux petites heures avec une sensation de terreur absolue. Il m’était souvent arrivé de sortir du sommeil en ayant une telle sensation, mais cette fois-ci c’était plus intense que cela ne l’avait jamais été. Le silence nocturne, les contours estompés des meubles dans la pièce obscure, le bruit lointain d’un train, tout me semblait si étrange, si hostile et si totalement insignifiant que cela créa en moi un profond dégoût du monde. Mais ce qui me répugnait le plus dans tout cela, c’était ma propre existence. A quoi bon continuer à vivre avec un tel fardeau de misère ? Pourquoi poursuivre cette lutte ? En moi, je sentais qu’un profond désir d’annihilation, de ne plus exister, prenait largement le pas sur la pulsion instinctive de survivre.


« Je ne peux plus vivre avec moi-même. » Cette pensée me revenait sans cesse à l’esprit. Puis, soudain, je réalisai à quel point elle était bizarre. « Suis-je un ou deux ? Si je ne réussis pas à vivre avec moi-même, c’est qu’il doit y avoir deux moi : le “je” et le “moi” avec qui le “je” ne peut pas vivre ». « Peut-être qu’un seul des deux est réel, pensai-je. »


Cette prise de conscience étrange me frappa tellement que mon esprit cessa de fonctionner. J’étais totalement conscient, mais il n’y avait plus aucune pensée dans ma tête. Puis, je me sentis aspiré par ce qui me sembla être un vortex d’énergie. Au début, le mouvement était lent, puis il s’accéléra. Une peur intense me saisit et mon corps se mit à trembler. J’entendis les mots « ne résiste à rien », comme s’ils étaient prononcés dans ma poitrine. Je me sentis aspiré par le vide. J’avais l’impression que ce vide était en moi plutôt qu’à l’extérieur. Soudain, toute peur s’évanouit et je me laissai tomber dans ce vide. Je n’ai aucun souvenir de ce qui se passa par la suite.


Puis les pépiements d’un oiseau devant la fenêtre me réveillèrent. Je n’avais jamais entendu un tel son auparavant. Derrière mes paupières encore closes, ce son prit la forme d’un précieux diamant. Oui, si un diamant pouvait émettre un son, c’est ce à quoi il ressemblerait. J’ouvris les yeux. Les premières lueurs de l’aube fusaient à travers les rideaux. Sans l’intermédiaire d’aucune pensée, je sentis, je sus, que la lumière est infiniment plus que ce que nous réalisons. Cette douce luminosité filtrée par les rideaux était l’amour lui-même. Les larmes me montèrent aux yeux. Je me levai et me mis à marcher dans la pièce. Je la reconnus et, pourtant, je sus que je ne l’avais jamais vraiment vue auparavant. Tout était frais et comme neuf, un peu comme si tout venait d’être mis au monde. Je ramassai quelques objets, un crayon, une bouteille vide, et m’émerveillai devant la beauté et la vitalité de tout ce qui se trouvait autour de moi.

Ce jour-là, je déambulai dans la ville, totalement fasciné par le miracle de la vie sur terre, comme si je venais de venir au monde.

Pendant les cinq mois qui suivirent, je vécus sans interruption dans une grande béatitude et une paix profonde. Peu après, cela diminua d'intensité ou telle fut mon impression peut-être parce que cet état m'était devenu naturel. Je pouvais encore fonctionner dans le monde même si je réalisais que rien de ce que je faisais n'aurait pu ajouter quoi que ce soit à ce que j'avais déjà.
Extraits de Le pouvoir du moment présent, Eckhart Tolle, Éditions Ariane.